Les jeunes et la France en 2018

Génération « quoi » ? par Louis SAISI

On parle certes beaucoup des jeunes, aujourd’hui, mais c’est au passé, et seulement pour rappeler le prochain cinquantième anniversaire des « évènements de mai 68 »…

Pourtant, dans l’édition du Monde du 15 mars 1968, le journaliste Pierre VIANSSON-PONTÉ écrivait son fameux article « Quand la France s’ennuie » dans lequel il décrivait une société française gagnée par l’ennui, sans se douter alors qu’une jeunesse allait se réveiller pour se révolter…

Il n’empêche qu’il avait su diagnostiquer ce qui fut probablement, et le plus profondément,  la cause [1] de cette révolte de la jeunesse étudiante – le manque d’un projet politique global mobilisateur la projetant dans l’avenir -,  lorsqu’il concluait son article en ces termes prémonitoires :

« On ne construit rien sans enthousiasme. Le vrai but de la politique n’est pas d’administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d’exprimer en lois et décrets l’évolution inévitable. Au niveau le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir des horizons, de susciter des élans, même s’il doit y avoir un peu de bousculade, des réactions imprudentes. (Souligné par nous, LS)

« Dans une petite France presque réduite à l’Hexagone, qui n’est pas vraiment malheureuse ni vraiment prospère, en paix avec tout le monde, sans grande prise sur les événements mondiaux, l’ardeur et l’imagination sont aussi nécessaires que le bien-être et l’expansion. Ce n’est certes pas facile. L’impératif vaut d’ailleurs pour l’opposition autant que pour le pouvoir. S’il n’est pas satisfait, l’anesthésie risque de provoquer la consomption. Et à la limite, cela s’est vu, un pays peut aussi périr d’ennui. »

Moins de deux mois plus tard, la jeunesse française allumait l’étincelle de la contestation radicale qui, partie de Paris et du quartier latin, allait vite embraser la France entière et toutes les couches sociales du monde du travail.

Tendance lourde de la période, on regarde, en ce moment, de plus en plus vers notre passé (on aime bien commémorer…), en l’occurrence celui de « mai 68 », et toute une série de documentaires [2] nous ressassent le fil d’évènements pourtant très bien connus et souvent abondamment commentés. C’est, bien sûr, incontestablement, toujours utile de bien connaître ce qui s’est passé, et surtout de reconnaître ainsi, implicitement au moins, ce que peut être la force de la jeunesse quand elle se lève dans un mouvement de révolte et de contestation sociale et politique qui gagne ensuite toute la société.

Mais si nous nous tournions, également, vers les préoccupations de notre jeunesse d’aujourd’hui ?

Être jeune, en 2018, ça veut dire « quoi » et « c’est quoi » ? 
Quelles sont les « valeurs » des jeunes d’aujourd’hui ?
Quels sont leurs « modèles » ?
Et quel est leur rapport à la société ?

Telle fut la commande de l’enquête demandée par l’association Moteur à l’IFOP [3] en février 2017, il y a tout juste un peu plus d’un an, enquête dont les résultats passèrent inaperçus aux yeux des médias davantage préoccupés du baromètre mesurant la popularité des hommes politiques français dans leurs combats singuliers pour accéder au pouvoir et occuper la « une » des médias, surtout pendant cette folle période pré-électorale (“primaires” délirantes, à droite comme à gauche) que nous avons connue, sans parler de la fièvre électorale des élections présidentielles elles-mêmes (23 avril et 7 mai 2017) suivies des élections législatives (11 juin et 18 juin 2017). Et, finalement, tout ceci engendra, politiquement, le « printemps français » que l’on a vécu et auquel Régis DEBRAY a consacré un essai fulgurant sous la forme d’un petit livre Le nouveau pouvoir  (2017) – très incisif et fort bienvenu – dont nous avons rendu compte sur ce site le 23 février 2018.

Pour revenir à notre sujet, il y a lieu de rappeler que l’association Moteur – commanditaire de l’enquête de février 2017 précitée est une association d’intérêt général créée en 2015 par Caroline SÉNÉCLAUZE [4] avec le soutien de la Fondation SFR et le parrainage de Samuel Le BIHAN. Son objet est d’« aider la jeunesse, et en particulier celle issue des milieux modestes, à se construire un avenir, réduire les inégalités sociales en activant la notion d’exemplarité, afin de faciliter l’orientation scolaire et l’emploi ».

Le sondage a été réalisé par l’IFOP, du 21 au 28 février 2017, sur un échantillon de 1003 personnes, représentatif de la population française âgée de 15 à 22 ans [5].

La représentativité de l’échantillon a été assurée par la méthode des quotas (sexe, âge, profession du chef de ménage) après stratification par région et catégorie d’agglomération.

L’enquête portait, entre autres, sur un certain nombre de thèmes dont, essentiellement, les dix ci-dessous :

– Identité privilégié pour se décrire (I) ;

– Etat d’esprit face à la société française actuelle (II) ;

– Place accordée aux jeunes dans la société française (III) ;

– Sentiment sur l’image des jeunes auprès des institutions ou de catégories de personnes (IV) ;

– Qualités jugées les plus ou moins importantes (V) ;

– Les modèles d’inspiration (VI) ;

– Acteurs de la société française jugés les plus inspirants (VII) ;

– L’adhésion à différentes affirmations sur l’avenir (VIII) ;

– Les activités privilégiées (IX) ;

– Les ambitions qui fondent le plus l’action (X).

Malgré toutes les critiques habituelles que l’on peut faire à ce type de sondage quant aux thèmes retenus et la formulation des questions posées, il nous livre néanmoins des résultats intéressants sur le regard des jeunes posé sur la société française et la manière dont ils se situent par rapport à celle-ci et à leur propre futur.

Ce sondage mérite d’autant plus notre attention que, comme il a été dit, il est passé inaperçu. Par ailleurs, dans les rares commentaires qui lui ont été consacrés, certains points ont été parfois  délibérément ignorés.

Reprenons, un par un, les 10 thèmes privilégiés ici pour décrypter le regard des jeunes sur la société française et leur propre place.

 I/ Identité privilégiée pour se décrire : LEUR PAYS

L’on comprend que ce premier point ait été si peu commenté par les politiques et les médias car il ne va pas dans le sens du « vent »…

En effet, très largement, les jeunes se sentent en premier lieu « Français » pour se décrire eux-mêmes (71%) ; ensuite, et très loin derrière : habitants de la ville ou de la commune (11%) ; puis « européen » (10%) ; encore plus loin derrière, « habitant de la région » (5%) ; puis, encore plus loin, « membre d’une communauté religieuse » : 3% (catholique, juif, musulman, protestant, etc.).

Ainsi le sentiment d’appartenance nationale est très répandu chez les jeunes, bien loin devant l’Europe ou l’esprit de clocher (qui font le même petit score) et encore bien davantage devant le sentiment d’appartenance à une communauté religieuse.

Ceux qui voulaient nous faire croire que les jeunes, contrairement à leurs aînés, se penseraient d’abord « européens » en sont pour leurs frais ; de même ceux qui veulent nous faire croire au retour du « Religieux » en France, et plus particulièrement au sein de la jeunesse, devront réviser leur opinion. Quant à l’esprit de clocher – et malgré le matraquage politique et médiatique sur les vertus supposées de la décentralisation avec ses divers « actes » successifs, sacralisés même, au moins pour l’un d’entre eux, dans la constitution [6] depuis une quinzaine d’années -, il n’est pas davantage l’apanage des nouvelles générations.

Ce sondage est conforme aux résultats de l’enquête « Génération What » (génération « quoi ? »)  réalisée à partir de septembre 2013 sur plus de 200 000 jeunes de 18 à 34 ans par France 2,  en partenariat avec Le Monde et Europe 1, avec la participation d’Animafac [7]. L’enquête comportait pas moins de 149 questions [8] mises au point par les deux sociologues Cécile VAN DE VELDE (EHESS) et Camille PEUGNY (Paris 8). Il s’agissait d’établir le « grand miroir de la jeunesse française ». L’enquête a été ensuite étendue, à partir d’avril 2016, aux jeunes de 18 États membres de l’Union européenne.

Sur le volet français de cette enquête conduite en 2013, 32% de jeunes ressentent d’abord un sentiment d’appartenance à leur pays (la France) pour seulement 8% à l’Europe qui arrive également derrière le sentiment d’appartenance au monde (32%) et même à leur ville et région (27%).

Si, pour 42% de jeunes, l’Europe est une construction nécessaire, et représente même, pour 13% d’entre eux, la solution du futur, ils sont néanmoins 44% à être plus réservés, voire franchement critiques en la considérant soit comme une « illusion historique » (16%), soit comme un « système de domination » (11%) , soit comme « rien d’autre qu’un continent » (17%).

Et pourtant ce n’est pas faute, au fil des années, d’avoir enseigné l’Europe dans les programmes scolaires en France comme entité géographique ou politique incontournable et comme vérité intangible de notre temps.

Cette thématique, qui s’est imposée comme une évidence du siècle parmi le personnel enseignant, fait partie aujourd’hui intégrante des fondements des instructions et programmes scolaires.

L’Europe a pris sa place dans les programmes d’histoire ou de géographie, et ce, depuis les classes primaires jusqu’à la Terminale

Du collège au lycée, les programmes se sont constamment attachés à vouloir apporter une réflexion sur la place de la France en Europe ainsi que sur sa participation à la construction de l’Union européenne. Il ne s’agit plus d’étudier l’histoire de la France, de manière isolée et exclusivement pour elle-même, comme jadis du temps d’Ernest LAVISSE [9], ni la géographie de telle ou telle belle région de France dans la vision du roman national qui avait inspiré Paul VIDAL DE LA BLACHE, mais de les replacer dans un contexte plus global d’une « civilisation européenne » et d’un espace continental en construction permanente depuis les traités de Rome du 25 mars 1957. Cette orientation politique de nos gouvernants successifs – qui ne s’est pas démentie – explique sans doute qu’en 1989 l’anniversaire du bicentenaire de la Révolution française fut assez terne, contrairement au centenaire de 1889 qui fut éclatant et avait mobilisé tout ce que la France comptait alors de républicains dans notre pays. Il est vrai que, deux siècles plus tard, cet évènement arrivait après les élections européennes du mois de juin 1989 qui avaient fait dire à François MITTERRAND, alors président, « La France est notre patrie, l’Europe est notre avenir » [10]…

Le fait même d’avoir introduit des concepts européens en géographie et de donner ainsi une dimension européenne à l’enseignement de certains chapitres d’histoire a conduit les élèves en France à être sensibilisés à la question européenne et à en savoir toujours davantage.

C’est dire que lorsqu’ils se prononcent sur l’Europe les jeunes sont très avertis et s’expriment avec une connaissance du sujet.

S’ils sont réservés, voire critiques, ils ne sont pas pour autant dans une position totale de rejet de l’Union européenne – contradiction ou posture résignée à mettre peut-être sur le compte de l’enseignement plus ou moins dogmatique qu’ils ont reçu? – car 73% d’entre eux ne sont pas d’accord pour que la France quitte l’Union européenne.

II/ État d’esprit face à la société française actuelle  :  LA REVOLTE

 

Quant à leur état d’esprit face à la société française actuelle, la majorité des jeunes de 15 à 22 ans sont « révoltés » (42%).

Seulement 15% sont dans une perception positive : 9% sont « confiants » et 6% « enthousiastes ».

23% sont « indifférents » et 20% « résignés ».

Manifestement, l’adhésion n’y est pas et la posture critique et le rejet demeurent les plus répandus.

Les révoltés, les plus nombreux, se situent dans la tranche d’âge de plus de 20 ans (52%) aux confins du monde adulte et citoyen.

Quant à la place qu’ils occupent eux-mêmes dans la société, 56% des jeunes sont satisfaits et 44% insatisfaits.

La satisfaction est nette chez les jeunes de moins de 18 ans (70%) ; elle n’est plus que de 50% chez les jeunes de 18 à 20 ans et tombe à 45% chez les jeunes de plus de 20 ans.

Plus l’entrée dans l’âge adulte se précise plus la satisfaction fait place à l’insatisfaction.

III/ Place accordée aux jeunes dans la société française : PERCEPTION NEGATIVE

 

Il n’est pas inutile ici de reprendre fidèlement le libellé de la question :

« Avez-vous le sentiment que la société française accorde une place aux jeunes pour qu’ils réussissent dans la vie professionnelle ? »

La réponse est très nette. C’est NON pour 66% de jeunes.

IV/ Sentiment sur l’image des jeunes auprès des institutions ou de catégories de personnes

La question posée était : « Selon vous, les jeunes bénéficient-ils d’une bonne ou d’une mauvaise image auprès des institutions ou des catégories de personnes suivantes : »

Catégories mauvaise image bonne image
Personnes âgées 51% 49%
Chefs d’entreprise 55% 45%
Responsables des RH, de recrutement 58% 42%
Médias, journalistes 62% 38%
Société française en général 65% 35%
Personnel politique 74% 26%

 Ainsi, comme le montre le tableau ci-dessus, la perception qu’ont les jeunes de l’image d’eux-mêmes que leur renvoient les institutions ou les catégories sociales est négative.

V/ Qualités jugées les plus ou moins importantes

Sur 17 items recensant des qualités, les jeunes furent invités à recenser les qualités leur paraissant plus ou moins importantes.

Qualités Pourcentage
Charisme et capacité à entraîner 29%
Prudence, précaution 24%
Humour, malice 24%
Humilité, modestie 19%
Créativité, inventivité 16%
Rigueur, discipline 14%

Il y a lieu de noter ici que les qualités supposant un lien avec les autres (qualités que l’on pourrait qualifier de « sociales » du haut du tableau ci-dessus) arrivent avant des qualités plus professionnelles personnelles comme la créativité ou la rigueur et la discipline.

Les autres qualités venant ensuite sont les suivantes :

Qualités Pourcentage
Intelligence 9%
Altruisme, générosité 9%
Ambition, envie de réussir 9%
Honnêteté, intégrité 3%
Respect, politesse 2%

L’intelligence et l’envie de réussir qui sont au fondement des palmarès scolaires et des filières sélectives des grandes écoles n’occupent qu’une place très modeste dans le classement des qualités jugées les plus importantes par nos jeunes.

Mieux, dans un monde où l’esprit de compétition est constamment loué dans le vocabulaire quotidien, (élitisme, « gagneurs », « premiers de cordée », etc.), il y a lieu de noter que l’ambition et l’envie de réussir n’atteignent que le faible score de 9%, faisant à peine jeu égal avec l’altruisme ou la générosité.

Reste à s’interroger sur les places de l’honnêteté et de l’intégrité mais aussi du respect et de la politesse qui figurent au bas du tableau (respectivement 3% et 2%).

Sans doute les jeunes considèrent-ils, à l’instar ici des adultes, que la place qui est faite à ces trois « qualités » dans notre société – voir les réseaux sociaux cédant souvent le pas à l’émotion et à l’invective au détriment de l’honnêteté et de l’intégrité, du respect et de la politesse, voir aussi les « affaires » défrayant la chronique concernant certains hommes politiques – ne placent pas ces qualités, pourtant indispensables au « vivre ensemble », très haut dans leur hiérarchie des qualités jugées « les plus importantes ».

Sans doute la faute en incombe-t-elle également, en partie au moins, aux auteurs du questionnaire ayant mêlé « qualités » et « valeurs » (morales), alors que ces deux registres sont différents, même s’il y a parfois une certaine interpénétration.

S’agissant du « respect », contre toute attente trop communément « misérabiliste », l’enquête nous révèle que c’est dans les catégories sociales les plus aisées que le respect a le moins d’importance, alors qu’il est de 10 points plus élevé dans les catégories modestes ou pauvres.

Le déficit d’éducation, dans ce domaine, n’est donc pas dans les milieux modestes…

 

VI/ Les modèles d’inspiration : la FAmILLE D’ABORD…

Pour 76% des jeunes, les modèles d’inspiration viennent de la famille et des proches : parents d’abord, puis frères, sœurs, amis, etc.

 

Les personnes les plus admirées dans l’entourage sont les parents (81%), puis, loin derrière, les grands-parents (30%), puis la fratrie (26%), puis les amis (15%), puis la lignée collatérale (10%).

Effet sans doute de la crise et du repli sur la famille pour mieux y faire face par rapport à un Etat de plus en plus défaillant ne leur offrant qu’un horizon borné et bouché avec, en prime, la reproduction des inégalités sociales, l’emprise du noyau familial est très prégnante et déterminante chez les jeunes aujourd’hui, bien éloignés de la génération de mai 68. C’est en effet dans leur famille que les jeunes puisent le soutien nécessaire et l’énergie dont ils ont besoin pour développer leur stratégie sociale par rapport à l’emploi et au casse-tête de l’insertion professionnelle.

 VII/ Les acteurs de la société jugés les plus inspirants

Le tableau ci-après donne l’ordre décroissant des catégories socio-professionnelles constituant les modèles les plus inspirants pour les jeunes.

 

Catégorie sociale

Pourcentage

Plusieurs choix de “modèles” étaient possibles, ce qui explique ainsi les résultats en % ci-dessous

Scientifiques 42%
Arts-culture 34%
Sportifs 29%
Entrepreneurs, créateurs d’entreprise 17%
YouTubers 12%
Professeurs, éducateurs 11%
Journalistes 7%
Agriculteurs 5%
Politiques 3%
Autres 3%

 

Dans notre société technologique où sont loués les qualités scientifiques (reprises par le modèle scolaire), rien d’étonnant que les modèles les plus inspirants soient les scientifiques pour 42% de jeunes qui y ont été plus ou moins préparés par la hiérarchie de nos baccalauréats généraux – que notre actuel Ministre de l’Éducation nationale envisage de remettre en cause avec la suppression des filières-, suivis par les arts-culture (34%) qui arrivent à faire encore un score honorable dans notre modèle de société où sévit la pensée unique et conforme : de ce point de vue subsiste encore chez les jeunes une certaine forme d’attachement à la pensée et à la création artistique. Les sportifs arrivent ensuite, ce qui n’a rien de surprenant dans un pays célébrant le dépassement de soi par le sport, voire la compétition pacifique.

Les « scientifiques » sont plébiscités par les moins de 18 ans et dans l’agglomération parisienne. Ils sont également plébiscités par les classes moyennes supérieures et les pauvres, mais beaucoup moins parmi les catégories aisées.

La place des professeurs et des éducateurs est très modeste, malgré leur rôle central dans la formation des jeunes. Sans doute ne constituent-ils plus des « modèles » et ont-ils perdu une certaine proximité avec les élèves qui ne trouvent pas dans le système scolaire matière à épanouissement d’eux-mêmes mais des contraintes les mettant parfois en souffrance et aussi, pour certains, en échec.

Les « politiques » ne sont pas, pour les jeunes, des modèles inspirants puisqu’ils arrivent après les journalistes qui eux-mêmes ne sont pas considérés de manière gratifiante. L’on a ici, chez nos jeunes, un concentré de la perception négative de notre modèle médiaticopolitique endogamique qui est d’ailleurs partagé par une bonne partie de leurs aînés…

Cela renvoie à l’image de la grave crise que traverse, depuis des décennies, notre système de représentation politique.

 

VIII/ L’adhésion à différentes affirmations sur l’avenir

Parmi une dizaine d’affirmations portant sur l’avenir, relevons les scores élevés des affirmations suivantes :

Affirmations sur l’avenir Pourcentage d’adhésions
J’ai beaucoup de choses à accomplir dans la vie 92%
Trop d’inégalités dans le monde 91%
Je vais m’accomplir dans le métier que j’aime 86%
J’ai peur de l’avenir 62%
Il y a plus de positif que de négatif dans le monde 50%

Il y a lieu de relever ici, chez les jeunes, le désir de s’accomplir dans un métier (86%) mais sans que cela obère pour autant les autres multiples dimensions de la vie dans laquelle beaucoup de choses sont à accomplir (92%), dans un contexte d’inquiétude (peur de l’avenir : 62%) et avec un regard lucide sur le monde : trop d’inégalités (91%) et une appréciation critique d’un rapport « positif/négatif » équilibré (50/50) sur le monde.

IX/ Les activités privilégiées : celles tournées vers la sociabilité

Les activités privilégiées par les jeunes se partagent entre les activités suivantes :

Activités privilégiées Pourcentage de jeunes les pratiquant (réponses multiples possibles)
Rencontrer des amis 29%
Passer du temps avec son amoureux (se) 26%
Faire des voyages, des rencontres 24%
Faire du sport 24%
Rester en famille 21%

Ces différentes activités s’équilibrent et montrent la sociabilité des jeunes ouverts aux autres, vers l’extérieur et de nouvelles découvertes (voyages, rencontres).

Les jeunes de moins de 18 ans (41%) privilégient plutôt retrouver leurs amis ou faire du sport (32%) ; ceux de 18 à 20 ans et de plus de 20 ans passent plutôt plus de temps dans les relations avec leurs amoureux (ses) (respectivement 34% et 32%) ou à faire des voyages ou des rencontres (29% pour les deux catégories d’âges).

X/ Les ambitions qui fondent le plus l’action

Parmi une liste d’ « ambitions » (17), les jeunes étaient conviés à choisir les trois qui guident le plus leur action. Le tableau ci-dessous répertorie celles qui ont été le plus choisies.

 

Ambitions les plus retenues parmi celles proposées Pourcentage
Être en bonne santé [11] 35%
Avoir un emploi que vous aimez 30%
Mener une vie de famille heureuse 30%
S’épanouir dans son métier 29%
Faire la fierté de vos parents 23%
Avoir les moyens d’acheter tout ce que vous voulez 20%
Voyager dans le monde entier 19%

La santé (35%), une vie de famille heureuse (30%), avoir l’emploi qu’ils aiment (30%) et s’épanouir dans leur métier (29%). Il n’est pas sans intérêt de noter ici, aussi dérangeant que cela puisse nous paraître, cette idée que la santé, bien précieux immatériel, soit classée au même titre que les ambitions plus habituelles liées au métier (ou à l’emploi) ou immatérielle  comme une vie de famille heureuse.

La réussite matérielle – avoir les moyens d’acheter tout ce qu’on veut – n’arrive qu’ensuite en sixième position.

Cela est d’ailleurs conforté par le fait que l’ambition « être riche » n’arrive qu’en dixième position (13% seulement de réponses positives). Elle est par ailleurs devancée par les deux ambitions plus sociales « être entouré de ses amis » (19%) et « mener une vie active et saine » (faire du sport, être bien dans son corps) (17%).

CONCLUSIONS

Quels enseignements tirer de cette enquête ? Nous en distinguerons au moins cinq :

1°) Les jeunes Français sont attachés à leur pays.

2°) Ils sont majoritairement révoltés contre la société française actuelle.

3°) Bien que baignant dans l’idéologie très matérialiste de la mondialisation et de la réussite personnelle, ils ne versent pas dans les paradigmes qui les sous-tendent mais privilégient, au contraire, le plus souvent des valeurs sociales et culturelles immatérielles.

4°) Ils estiment qu’il y a trop d’inégalités dans le monde.

5°) Ils doutent ouvertement de la place qui leur est faite dans la société française d’aujourd’hui et sont inquiets devant l’avenir.

Louis SAISI

Paris, le 27 mars 2018

NOTES

[1] Sans pour autant occulter les multiples causes – de fond ou plus ou moins évènementielles – sur lesquelles les intellectuels français ne cessent de se disputer, depuis 50 ans, pour s’efforcer d’analyser cet évènement protéiforme pour lui donner tout son sens.

[2] Ainsi France 5 a diffusé le dimanche 25 mars à 20h50 «Mai 68, les coulisses de la révolte » d’Emmanuel AMARA et Patrice DUHAMEL, documentaire inédit de 2018 constituant un retour sur les évènements de Mai-68. Le magazine L’Obs, avec Franceinfo ont consacré à l’anniversaire de l’évènement un numéro spécial d’une centaine de pages intitulé “68, le grand tournant” dans lequel s’expriment de nombreux intellectuels plus ou moins bien inspirés… Exposition SILENCE RADIO – Mai 68 à l’ORTF : du jeudi 22 mars au vendredi 29 juin 2018 – Maison de la Radio : Hall Seine – Nef – Agora, à l’initiative de la direction de la Musique et de la Création culturelle, Radio France et l’Ina proposent une rétrospective des événements vécus dans l’enceinte de la Maison ronde, et de l’ORTF plus largement. Ce parcours historique et informatif s’articule en trois thématiques dans trois espaces de la Maison de la radio accessibles au grand public : le Hall Seine – la Nef et l’Agora. Dans le Hall Seine, la première étape de cette exposition intitulée « La France du Général » propose tout d’abord de faire entendre au visiteur l’atmosphère de la décennie des années 60 et d’appréhender le contexte socio-culturel de l’époque. Le parcours de l’exposition se poursuit dans la Nef avec un espace intitulé « L’ORTF sous contrôle ». Le parcours se termine dans l’Agora, troisième et dernier espace, intitulé « Faire trembler les murs du silence » où sont présentés les enjeux, les mots d’ordres (avec les affiches de l’atelier populaire des Beaux-Arts), les méthodes (les relations avec les auditeurs et téléspectateurs).

[3] Voir les résultats de cette enquête http://www.ifop.com/media/poll/3704-1-study_file.pdf. L’association Moteur en a donné un résumé sur son site : http://www.nrj.fr/actus/evenements-nrj/l-association-moteur-346076

[4] Pour Caroline SÉNÉCLAUZE, Fondatrice de « Moteur », « Le projet « Moteur » s’inscrit dans une dynamique de projets citoyens qui contribuent à accompagner les jeunes dans leur développement. C’est un déclencheur d’initiatives qui doivent s’inscrire dans la durée.  Partenaire de nombreuses associations de terrain comme Frateli, Proxité, les Apprentis d’Auteuils… des associations prendront le relais auprès des jeunes qui se seront mis en mouvement avec le projet Moteur! » Caroline SÉNÉCLAUZE fonde son engagement sur l’intérêt qu’elle a démontré depuis toujours pour la jeunesse dans toute sa diversité « avec leurs différences, leur énergie, leur créativité, leurs langues, leurs religions ». C’est pourquoi elle a « eu envie de donner la parole à tous, de valoriser leur diversité et de les amener ainsi à réfléchir aux adultes qu’ils souhaitent devenir. » 

[5] La représentativité de l’échantillon a été assurée par la méthode des quotas (sexe, âge, profession du chef de ménage) après stratification par région et catégorie d’agglomération. Les interviews ont eu lieu par questionnaire auto-administré en ligne (CAWI-ComputerAssistedWebInterviewing) du 21 au 28 février 2017.

[6] Cf. l’article 1er de la constitution modifié ayant fait de la France, au départ « une et indivisible », une république dont l’« organisation est décentralisée ». Ce n’est, en effet, que la loi constitutionnelle n° 2003-276 du 28 mars 2003, sous la seconde présidence de Jacques CHIRAC, qui réalisa cette mutation de nos principes républicains d’unité et d’indivisibilité de la République. Cette loi du 28 mars précitée, relative à l’organisation décentralisée de la République, fut adoptée par les députés et les sénateurs, réunis en Congrès à Versailles qui ratifièrent le 17 mars 2003 (par 584 voix contre 278) le projet de loi gouvernemental voté par chacune des deux assemblées du Parlement. La loi constitutionnelle fut publiée le 29 mars 2003 au JORF. Ainsi le peuple ne fut pas consulté.

[7] Réseau d’associations étudiantes.

[8] Ces questions visaient à donner le miroir de la jeunesse française. Elles portaient sur des thèmes aussi divers que la famille, les amis, l’image de soi, la société, l’avenir, la nation, l’identité, etc. Le résultat de cette enquête a été donnée dans Le portrait France – Toutes les questions | Génération What? http://generation-what.francetv.fr/portrait/data/all.

[9] Pour mesurer l’importance de ces maîtres à penser de notre enseignement sous la IIIème République, il y a lieu de rappeler qu’en février 1917, Aristide BRIAND, alors Président du Conseil et ministre des affaires étrangères, créa le Comité d’études du ministère des Affaires étrangères, sorte de laboratoire d’idées ou « think tank », présidé par l’historien Ernest LAVISSE et secondé par Paul VIDAL DE LA BLACHE. Ce Comité rassemblait l’élite des historiens et géographes du Collège de France et de la Sorbonne. Les rapports présentés préparèrent l’action des géographes qui furent, lors de la conférence de la paix, en première ligne pour décider, au titre d’une expertise qu’on leur reconnaissait alors, la nouvelle carte de l’Europe politique.

[10] Trois ans après, le 20 septembre 1992, à une très courte majorité, la France, du bout des lèvres, disait « oui » au Traité de « Maastricht », prélude à la construction de l’Union européenne.

[11] Habituellement, ce type de question n’est pas posé ni encore moins répertorié dans le catalogue des « ambitions » des jeunes. Mais, après tout, lors de la présentation des vœux du Nouvel An, les vœux de santé ne viennent-ils pas souvent les premiers ?

 

 

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