« 8, avenue Lénine » (film)

critique de Nic SIRKIS (ROMANCIERE)

“Le 17 novembre (2018), je suis allée voir le nouveau film du duo Anna PITOUN/Valérie MITTEAUX à la séance mensuelle du samedi matin au Majestic-Bastille (toujours suivie d’un débat avec membre[s] de l’équipe du film). Comme chaque fois quand la salle se rallume après la projection de ce chouette ciné indépendant, j’ai applaudi, émue et reconnaissante envers ces cinéastes qui contribuent à nous ouvrir les yeux pour dénoncer les clichés et secouer nos « indifférences » !

J’ai rencontré Anna il y a 15 ans à l’anniversaire d’une amie commune à qui elle apportait en cadeau un DVD qui venait de sortir : « Caravane 55 »… Je me suis débrouillée pour me faire prêter ce stupéfiant documentaire qu’elle a réalisé avec Valérie et, depuis lors, je suis sa carrière de documentariste : Kings of the World [2007], Smaïn, cité Picasso [2011], Pologne aller-retour [2012], Des poules et des grosses voitures [2013], la plupart coréalisés avec Valérie qui a, de son côté, à son actif Fille ou garçon, mon sexe n’est pas mon genre [2011], Le baiser de Marseille [2014], Dreamocraty [2015]. Elles ont créé ensemble : www.caravanefilms.fr.

« 8, avenue Lénine » est l’aboutissement du soutien qu’Anna & Valérie ont apporté à SALCUTA FILAN pendant 15 ans. Elles l’ont accompagnée depuis son départ de ROUMANIE, après la mort de son mari, pour tenter de vivre avec ses enfants, Gabi et Denisa, au « pays des Droits de l’Homme ». Dans Caravane 55, les spectateurs s’étaient déjà attachés à la personnalité de SALCUTA faisant preuve d’un incroyable courage pour trouver sa place à ACHÈRES où, jeune Rom, cheffe de famille, elle a posé son baluchon en 2003. C’est dans cette commune des Yvelines qu’on la retrouve dans « 8, avenue Lénine ». On reprend la trame de son itinéraire avec des rushs de ses premières années achéroises, des extraits d’actualités montrant la violence policière dirigée sur le bidonville de sa communauté, puis on poursuit le chemin de résilience qu’elle a accompli pour bâtir une vie de femme engagée dans la vie de la cité.

Ses enfants sont pré-ados à leur arrivée de ROUMANIE et Maden GERBIN, l’instit de la « communale », attendrie par ces poulbots aux yeux rieurs, fait de son mieux pour aider SALCUTA à surmonter les épreuves cruelles que leur réserve l’administration française : sous l’ère de SARKOZY, ministre de l’Intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, les Roms d’Achères sont chassés de leur emplacement au petit jour. Événement dont témoignent Anna et Valérie qui ont fait le gué toute la nuit pour filmer l’arrivée des CRS et la destruction systématique des maigres biens dans les roulottes impitoyablement broyées par les mâchoires des pelles mécaniques puis écrasées dans les bennes. C’est grâce à la solidarité des habitants de cette commune d’Île-de-France que SALCUTA a retrouvé un foyer. D’autres membres de sa tribu agglomérée en bordure d’ACHÈRES ont pu aussi être secourus par une fourmilière d’Achérois qui ont improvisé en urgence des mesures d’accueil pour les Roms abandonnés sans toit et démunis de tout en plein hiver.

Depuis ce jour-là, les deux réalisatrices ont suivi la route de SALCUTA, de ses enfants, et plus tard de ses petits-enfants ! Est-ce Julienne VOLAT, la bonne étoile qui veille sur sa ville et vole au secours de ses concitoyens ? Qui se rappelle de cette militante communiste qui a été la toute première maire élue en France à ACHÈRES en 1950 et réélue jusqu’en 1968 ? Qui eut dit que c’est dans cette commune assez avant-gardiste pour élire une femme à sa tête, au mitan du siècle dernier, qu’une maman Rom ferait son nid ? Une maman dont le visage est sourire, générosité et ouverture sur le monde…

ACHÈRES a une longue tradition ouvrière. De 1925 à la fin du XXe, puis jusqu’en 2014, ses citoyens ont élu des maires communistes, une succession de cheminots, d’ouvriers, d’enseignants (sauf de 1939 à 1944 où le maire a été désigné par le régime de Vichy). Sous la mandature d’Alain OUTREMAN, de 2001 à 2014, l’accent est mis sur la protection sociale, la solidarité, le développement culturel. Un premier lotissement avec eau et électricité est d’abord attribué à SALCUTA, puis un logement confortable en HLM. Ses enfants sont scolarisés dans un environnement chaleureux ; elle-même progresse en français, trouve un emploi à la cantine scolaire, se fait des amis et, syndiquée à la CGT, mène des luttes avec ses collègues. Anna & Valérie l’ont filmée pendant les fêtes et joyeuses réunions auxquelles elle a participé. Le documentaire montre les années vécues au 8, avenue Lénine, l’adresse de son HLM. Les enfants grandissent, se marient (le maire ouvre le bal des noces en valsant avec Denisa dans la salle municipale !) et quittent l’un après l’autre le cocon de SALCUTA pour construire à leur tour une famille.

La situation se dégrade à l’arrivée de la droite avec Marc HONORÉ élu aux municipales de 2014, coupes de budget drastiques, destruction d’acquis solidaires, licenciements, chômage auxquels SALCUTA, secondée par un compagnon qui l’aime, résiste. Le documentaire n’occulte pas les scènes attestant du racisme rampant dont pâtissent les Roms. L’épisode du retour au pays pour une parenthèse estivale est particulièrement émouvant : dans son village natal, SALCUTA évoque avec nostalgie la période de CEAUSESCU, le Conducator qui, paradoxalement, protégeait l’agriculture de la ROUMANIE rurale abandonnée à la chute de l’URSS au profit de l’économie libérale. SALCUTA retrouve les eaux du Danube. Elle se baigne dans le fleuve sur l’affiche du film… ce film, long fleuve qui coule entre ses rives à l’image de cette femme extraordinaire, être de sagacité et d’énergie.”

Le 27 novembre 2018,

Nic SIRKIS

Brève notice biographique sur Nic SIRKIS  

Nic SIRKIS, Professeur des écoles, vit à Paris. Elle a aussi étudié le Théâtre à l’université de Paris 8 Vincennes à Saint-Denis.

Elle est l’auteure de textes en vers ou en prose publiés dans les revues Étoiles d’encre, Sorcières, Voyelles, Types – Paroles d’hommes, La nouvelle proue, Mémoire future sur le fil, éd. de l’a&a, Bacchanales etc.

Elle a déjà publié plusieurs romans : L’amer noir (sous-titre : Les épîtres de Déni), 2017 (Éditeur : Chèvre-feuille étoilée, Montpellier, France), Totémisés, 2014, (Éditeur Chèvre-feuille étoilée),  Attention!, en 2013 (Éditeur Chèvre-feuille étoilée), Les clés de la rue Charlot en 2012 (Éditeur Chèvre-feuille étoilée).

Dans L’odyssée du grand moka (Édilivre, Paris, 2014), elle nous invite à un “road-movie” (Journal de Bord d’un voyage en Grèce et en Italie l’été 1982). La même année, elle publie également  “Villes – recueil d’acrostiches de villes et de villages” (Édilivre, juillet 2014).    

Nic SIRKIS, dans son roman “L’amer noir” précité (2017), a vulgarisé et développé le concept de “sérendipité” [1] à partir d’un  travail universitaire qui, à l’origine, avait été conçu et “rédigé” pour être soutenu comme un Mémoire dans le cadre d’un “Master 2” (université de Paris 8). Elle y explique notamment que le mot-concept “sérendipité” a été inventé en 1754 par l’Anglais Horace WALPOLE (1717/1797) (le célèbre créateur du “roman noir”) à partir de “Serendip” (l’île renommée “Ceylan” et désormais “Sri-Lanka”). 

Publié, bien avant, en 2012, Les clés de la rue Charlot, est son premier livre autobiographique dans lequel elle relate les épisodes qui ont marqué les moments-clés de son itinéraire, côté lune, côté soleil…

Dans l’essai remarqué Sur la route de Van Gogh (Édilivre, Paris, 2017), sous-titré « Propos & à propos de Vincent » – car élaboré à partir d’extraits de la correspondance du peintre avec son frère Théo et ses amis -, Nic SIRKIS y analyse magistralement le processus de création de l’artiste.

Elle nous décrit, avec finesse et passion pour son illustre sujet, le cheminement de VAN GOGH vers « la plus haute note jaune », de WASMES aux méandres de l’Oise à AUVERS, via le soleil des Alpilles, où l’a emmenée celui qui – comme il l’écrit lui-même dans son courrier d’ARLES du 10 septembre 1888 – « marche comme une locomotive à peindre ».

Louis SAISI

NOTE

[1] Le concept de “sérendipité” est un néologisme dérivé de l’anglais « serendipity », donc un anglicisme. Il est attesté en 1953 dans l’article « La découverte scientifique » de Charles G. DARWIN, traduit de l’anglais par Bernard KWAL et en 1968 dans le Vocabulaire de la psychologie d’Henri PIÉRON. Au départ, la « sérendipité » était le fait de réaliser une découverte scientifique ou une invention technique de manière fortuite, à la suite d’un heureux concours de circonstances imprévues, et très souvent dans le cadre d’une recherche concernant un autre sujet. La sérendipité est le fait de « trouver autre chose que ce que l’on cherchait », comme par exemple, Christophe COLOMB cherchant la route de l’Ouest vers les Indes, et découvrant l’Amérique, continent alors encore inconnu des Européens. Selon la définition de Sylvie CATELLIN, spécialiste en sciences de l’information et de la communication, la « sérendipité », c’est « l’art de prêter attention à ce qui surprend et d’en imaginer une interprétation pertinente » (cf. Sylvie CATELIN, Sérendipité, Du conte au concept, Paris, Seuil, coll. « Science ouverte », 2014, 265 p.).

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