ACTUALITÉ DE MONTESQUIEU AUJOURD’HUI À TRAVERS LES LETTRES PERSANES

par Louis SAISI

 

Présentation SOMMAIRE des lettres 138 (extraits) et 129 (extraits)

Précédant son maître-ouvrage De l’esprit des lois (1748), les Lettres persanes furent écrites par MONTESQUIEU et publiées en 1721 à Amsterdam de manière anonyme.

Cet ouvrage rencontra tout de suite un très vif succès, et son auteur fut rapidement identifié, ce qui lui valut l’ouverture des portes des salons parisiens.

C’est qu’au XVIIIe siècle, en France, l’Orient et le goût des voyages étaient à la mode.

MONTESQUIEU (1689-1755) sut magnifiquement utiliser le goût de ses contemporains pour les voyages exotiques pour écrire son roman épistolaire qui raconte les impressions de deux persans (Uzbek et Rica) quittant leur pays pour Paris où ils séjournent longuement (de 1712 à 1720). Ce long séjour initiatique constitue une découverte de la France sous un angle étonné et critique, ce qui permet habilement à MONTESQUIEU de développer ses propres réflexions sur son pays – sans s’exposer au risque de la censure – à travers les lettres que les deux voyageurs adressent à leurs amis rencontrés dans les pays traversés. Uzbek (parfois écrit Usbek), le riche noble persan, dépeint ainsi d’un œil faussement naïf – celui qu’une civilisation lointaine pourrait porter sur l’Occident ravalé, pour l’occurrence, au rang modeste d’une contrée exotique – les mœurs, les conditions et la vie de la société française au XVIIIème siècle.

Dans cette description de la France de son époque, la politique y tient une place considérable, et cela d’autant plus que la France connaît alors des crises frumentaires (mauvaises récoltes, pénuries, augmentation du prix des céréales, disettes chroniques) comme l’avait été celle de 1709 – 1710 entraînant la mort d’une partie de la population, en décimant les plus démunis. Le XVIIIème siècle se caractérise ainsi par une hausse continue des prix qui débute vers 1715 et engendre une augmentation des dépenses pour les salariés, donc une baisse sensible du pouvoir d’achat.

I/ La lettre 138 de Rica à Ibben à Smyrne

Cette Lettre doit être replacée dans son contexte historique. À la suite des guerres de Louis XIV, et peu après sa mort, la crise économique sus-évoquée que traverse la France se double, sous la Régence, d’une crise financière, comme celle de 1720 (banqueroute de John LAW).

C’est ainsi qu’on trouve dans cette lettre 138 une satire du système politico-financier royal décrivant le fonctionnement du pouvoir politique en vase clos : succession des ministres, changement fréquent « de système sur les finances, « cabinet impénétrable », bureaucratie, culte des « secrets importants », « desseins miraculeux », élaboration incessante de « systèmes nouveaux », application de « remèdes violents » pires que le mal qu’ils sont censés guérir…

II/ La lettre 129 d’Usbek à Rhédi à Venise

Elle porte sur la légitimité des lois telles qu’elles se succèdent frénétiquement dans le royaume de France. Elles sont faites de manière hâtive et sans aucune cohérence ni vue générale (on parlerait aujourd’hui de « technocratie bureaucratique »).

Dans cette Lettre, MONTESQUIEU critique les lois faites par des législateurs « bornés » n’écoutant que leurs « préjugés » et abolissant sans nécessité celles qu’ils ont trouvé établies.

De tels faiseurs de lois engendrent ainsi de grands désordres.

S’il est parfois nécessaire de changer les lois, l’on doit y procéder avec prudence et « d’une main tremblante ».

Le formalisme et la solennité apportés dans la confection des lois requièrent nécessairement les mêmes formes pour en changer ou les abroger et le peuple manifeste implicitement son adhésion à ce respect des formes qui confèrent à la loi son caractère sacré.

Les « idées logiciennes » qui se substituent à « l’équité naturelle» génèrent des lois « trop dures » qu’il faut ensuite écarter, remède engendrant un « nouveau mal ».

Les lois doivent être enfin le reflet de la « conscience publique » nous dit MONTESQUIEU. En termes plus modernes, l’on dirait qu’elles doivent résulter d’un consensus d’autant plus large qu’elles sont importantes et touchent au pacte social.

À méditer aujourd’hui…

LS

Quelques extraits ci-dessous de ces deux lettres 138 et 129, si mordantes et incisives :
LETTRE CXXXVIII (Extraits)

RICA À IBBEN, À SMYRNE

Critique des mœurs politiques des gouvernants (de  LS)

Texte établi par Paul VERNIÈRE

(Ed. Garnier Flammarion, Paris, 1960, p. 292-294)

« Les ministres se succèdent et se détruisent ici comme les saisons. Depuis trois ans j’ai vu changer quatre fois de système sur les finances […] Il faut que de grands génies travaillent nuit et jour ; qu’ils enfantent sans cesse, et avec douleur, de nouveaux projets ; qu’ils écoutent les avis d’une infinité de gens qui travaillent pour eux sans en être priés ; qu’ils se retirent et vivent dans le fond d’un cabinet impénétrable aux grands, et sacré aux petits ; qu’ils aient toujours la tête remplie de secrets importants, de desseins miraculeux, de systèmes nouveaux ; et qu’absorbés dans les méditations, ils soient privés de l’usage de la parole, et quelquefois même de celui de la politesse.

« […] La France, à la mort du feu roi, était un corps accablé de mille maux : Noailles prit le fer à la main, retrancha les chairs inutiles, appliqua quelques remèdes topiques. Mais il restait toujours un vice intérieur à guérir. Un étranger est venu qui a entrepris cette cure : après bien des remèdes violents, il a cru lui avoir rendu son embonpoint ; et il l’a seulement rendue bouffie. »

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LETTRE CXXIX (Extraits)

Usbek à Rhédi, À VENISE

Critiques des lois hâtives et mal faites génératrices de désordre (de  LS)

Texte établi par Paul VERNIÈRE

(Ed. Garnier Flammarion, Paris, 1960, p. 270-272)

 « La plupart des législateurs ont été des hommes bornés, que le hasard a mis à la tête des autres et qui n’ont presque consulté que leurs préjugés et leurs fantaisies.

Il semble qu’ils aient méconnu la grandeur et la dignité même de leur ouvrage : ils se sont amusés à faire des institutions puériles, avec lesquelles ils se sont à la vérité conformés aux petits esprits, mais décrédités auprès des gens de bon sens.

Ils se sont jetés dans des détails inutiles ; ils ont donné dans les cas particuliers : ce qui marque un génie étroit qui ne voit les choses que par parties, et n’embrasse rien d’une vue générale.

Quelques-uns ont affecté de se servir d’une autre langue que la vulgaire ; chose absurde pour un faiseur de lois : comment peut-on les observer, si elles ne sont pas connues ?

Ils ont souvent aboli sans nécessité celles qu’ils ont trouvées établies ; c’est-à-dire qu’ils ont jeté les peuples dans les désordres inséparables des changements.

Il est vrai que, par une bizarrerie qui vient plutôt de la nature que de l’esprit des hommes, il est quelquefois nécessaire de changer certaines lois. Mais le cas est rare ; et lorsqu’il arrive, il n’y faut toucher que d’une main tremblante : on y doit observer tant de solennités et apporter tant de précautions que le peuple en conclue naturellement que les lois sont bien saintes, puisqu’il faut tant de formalités pour les abroger.

Souvent ils les ont faites trop subtiles, et ont suivi des idées logiciennes plutôt que l’équité naturelle. Dans la suite, elles ont été trouvées trop dures ; et, par un esprit d’équité, on a cru devoir s’en écarter : mais ce remède était un nouveau mal. Quelles que soient les lois, il faut toujours les suivre et les regarder comme la conscience publique, à laquelle celle des particuliers doit se conformer toujours. »

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Louis SAISI

Paris, le 10 avril 2018

 

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