Aux sources de la fraternité, condition de l’existence de l’Homme

Par Louis SAISI (I)

Le mouvement des « Gilets jaunes » nous rappelle de manière salutaire qu’on ne saurait gouverner en déchirant le lien social et que l’Etat se disqualifie et perd sa légitimité s’il n’est pas attentif à la nécessaire cohésion sociale qui permet le « vivre ensemble » par rapport aux intérêts privés et a fortiori s’il gouverne au profit d’une classe sociale contre une autre.

Déjà, dès 1893, Émile DURKHEIM, dans sa thèse De la division du travail social, nous rappelait que la solidarité est un « fait social» [1] en dépit du fait, soulignait-il, que de nombreux moralistes et psychologues aient pu traiter du phénomène en éliminant ce qu’il avait de « plus spécialement social pour n’en retenir que le germe psychologique dont il est le développement » [2].

Plus proche de nous, le Conseil de l’Europe, qui ne saurait être suspect d’emprunter ses affirmations au vocabulaire révolutionnaire, définit, à sa manière toujours très prudente et circonspecte, « La cohésion sociale (comme) la capacité d’une société à assurer le bien-être de tous ses membres, en réduisant les disparités et en évitant la marginalisation. » [3]

A priori, cette dimension est présente en France puisque nous possédons un Ministère des Solidarités et de la Santé au sein duquel a été créée une « Direction Générale de la Cohésion Sociale » dont l’originalité est d’être une direction transversale travaillant sous l’autorité de plusieurs ministères et secrétaires d’Etat.

L’organe existe, certes, mais la cohésion sociale est en panne depuis plusieurs décennies, comme nous le rappelle, depuis plusieurs mois déjà, le mouvement de protestation des « Gilets jaunes », avec sa revendication centrale du droit à une existence décente, au moyen des diverses manifestations hebdomadaires sur la voie publique dans les grandes villes et l’occupation de ronds-points.

L’expression « cohésion sociale » avait été utilisée pour la première fois en France, en 1893, par Émile Durkheim dans sa fameuse thèse précitée De la division du travail social [4] pour décrire le bon état de fonctionnement d’une société qui est atteint lorsque coexistent des solidarités individuelles et la conscience collective :

« Nous sommes ainsi conduits à reconnaître une nouvelle raison qui fait de la division du travail une source de cohésion sociale. Elle ne rend pas seulement les individus solidaires, comme nous l’avons dit jusqu’ici, parce qu’elle limite l’activité de chacun, mais encore parce qu’elle l’augmente. Elle accroît l’unité de l’organisme, par cela seul qu’elle en accroît la vie ; du moins, à l’état normal, elle ne produit pas un de ces effets sans l’autre » [5].

Si la division du travail a engendré par elle-même une « solidarité sociale » [6] – qui donnera lieu au développement du mouvement du solidarisme autour de Léon BOURGEOIS -, le concept qui était plus fréquemment utilisé antérieurement était celui de fraternité qui contenait en lui-même le caractère social de l’Homme et les idées d’interdépendance et de similitude puisant dans une commune humanité.

Après une longue période d’oubli, le Conseil constitutionnel (CC), dans une décision du 6 juillet 2018, rendue sur QPC [7], a redonné vie au terme « fraternité » en le consacrant, à propos de l’aide apportée aux migrants par certains de nos concitoyens, comme un principe de valeur constitutionnelle.

Contrairement à l’opinion qui prévalait jusqu’alors et qui considérait que la fraternité ne relevait pas du champ du droit pur, mais de celui du sentiment et de la morale, le Conseil Constitutionnel a donné à ce principe une valeur juridique.

Le CC, dans les dispositions de la loi censurée (article L. 622-4 du CESEDA [8]),  a estimé que « le législateur n’a pas assuré une conciliation équilibrée entre le principe de fraternité et l’objectif de valeur constitutionnelle de sauvegarde de l’ordre public ».

En censurant partiellement le « délit d’aide » ou le « délit d’hospitalité » ou encore le « délit de solidarité » – expression paradoxale désignant le fait de se mettre en infraction pour avoir apporté son aide à un autre – le Conseil constitutionnel a consacré d’une part dans le § 7 de sa décision la fraternité comme « un principe à valeur constitutionnelle » ; d’autre part, dans le § 8 de cette même décision il a fait découler « du principe de fraternité la liberté d’aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national ».

La fraternité fait partie du triptyque républicain – Liberté, Égalité, Fraternité –  consacré par l’article 2 de notre Constitution actuelle du 4 octobre 1958. Troisième terme décliné dans la devise de notre République, il a souvent été oublié au point d’en être devenu un peu flou et incertain, la solidarité s’y étant souvent substituée au point d’être même théorisée par Léon BOURGEOIS [9] sous la 3ème République. Si les deux premiers termes (Liberté, Égalité) ont fait l’objet de nombreuses définitions, disputes, joutes et querelles dans notre histoire nationale et nourrissent toujours le débat public, la fraternité a été trop souvent escamotée alors qu’elle est un élément constitutif de la devise républicaine.

Il faut néanmoins rendre hommage à Régis DEBRAY qui, en 2009, a rompu le silence pour nous donner avec Le moment fraternité, un très beau livre [10].

En même temps, Régis DEBRAY nous donne sans doute une clé de lecture sur les raisons de l’éclipse de la fraternité due, selon lui, à l’émergence et au développement de ce qu’il appelle la ROC = Religion de l’Occident Contemporain qui s’est construite à partir de la Déclaration des droits de l’Homme de 1789 et traduite par l’hypertrophie du « moi » et du « je » au détriment du « nous », du collectif que suppose la fraternité, cette dernière marche « du perron suprême » chère à Victor HUGO [11].

Mais, dépassant ensuite ce constat critique, DEBRAY prophétise qu’elle « pourrait bien devenir « un moteur de modernité »[ 12], voire même, ajoute-t-il, « un tigre dans le moteur » [13].

Aujourd’hui, le mouvement des « gilets jaunes » serait-il un « moteur de modernité » et préfigurerait-il lui-même ce « tigre dans le moteur » ?

 

À l’opposé, ayant abandonné depuis longtemps le terrain de la modernité pour celui de la postmodernité,  le sociologue Michel MAFFESOLI, quant à lui, a vu dans ce mouvement de « la révolte des peuples » [14] un « mouvement de retour pourrait-on dire après la modernité à une socialité communautaire, c’est-à-dire de proximité, m’impliquant dans un être collectif, me définissant par mes appartenances à diverses tribus qui dessine la sortie de la modernité. » [15]

« Socialité communautaire », « être collectif », sentiment ou conscience d’« appartenances », voilà des termes qui font partie, comme nous aurons l’occasion de le vérifier (cf. infra I), du registre habituel de la fraternité.

Malgré les ressemblances formelles, il reste que cet « être collectif » – que Michel MAFFESOLI définit  par des « appartenances à diverses tribus » – est fondamentalement différent du « Nous », plus mystique, de la fraternité républicaine selon R. DEBRAY :

Un nous fait corps quand, rassemblé, il voit autre chose et plus que ce qu’il a sous les yeux. Il est donc de son intérêt de lever la tête, pour regarder plus loin, en arrière ou en avant » [16].

 

Aussi, pour en revenir à notre problématique centrale focalisée sur la fraternité proprement dite, quel est donc ce « moteur de modernité » que DEBRAY semble appeler de ses veux ? Il nous faut dès lors essayer, dans un premier temps, de définir la fraternité pour rechercher son identité et aussi sa force propulsive originelle.

Mais Régis DEBRAY nous rappelle aussi que la fraternité a « une histoire et une géographie » [17]. Dans un second temps (mais ce sera l’objet d’un autre article), nous ferons une incursion dans notre histoire constitutionnelle pour recenser les moments forts de son apparition puis de son déclin jusqu’à cette décision quasi miraculeuse du Conseil constitutionnel qui l’a ressuscitée (que nos amis laïques nous pardonnent ici ces emprunts terminologiques religieux!).

La fraternité : définition générale SOMMAIRE ET PROVISOIRE

Le terme « Fraternité » vient du latin « fraternitas » qui évoque, selon le Dictionnaire Larousse Maxipoche de 2019, le « lien de parenté entre des frères et des sœurs. Dans une seconde acception, plus extensive, le terme définit le « lien de solidarité et d’amitié entre les êtres humains, entre les membres d’une société. Ex : La fraternité des peuples (synonyme « entente ») (Larousse précité, p. 600).

Le terme proche, « fratrie », selon le Lexique des termes juridiques 2010 (Ed. DALLOZ, 17ème édition) est définie comme l’« ensemble des frères et sœurs conçu comme une communauté affective et éducative dont les membres (mineurs), aux termes mêmes des dispositions de l’article 371-5 du Code civil [18], ne doivent pas être séparés, sauf intérêt contraire » (Lexique précité, p. 347).

Nous aborderons dans une première partie de ce travail plusieurs approches possibles de la fraternité sous l’angle du lien d’appartenance (I) ; dans une seconde partie (ce sera un second article), nous nous efforcerons de cerner les moments forts de la fraternité dans l’histoire en recherchant la trace de la fraternité depuis le 18ème siècle, avec la pensée des lumières et la naissance d’une nouvelle morale du bonheur, jusqu’à la période contemporaine (II).     

 

Première partie : Essai d’appréhension de la fraternité : l’analyse du lien d’appartenance (union) et les différentes approches de la fraternité 

Lorsque, au-delà des définitions sommaires des Dictionnaire et Lexique précités, l’on essaie d’appréhender le contenu de la fraternité, ce qui s’impose tout de suite à nous c’est l’existence d’un lien d’appartenance à un ensemble qui révèle l’union étroite des membres qui composent cet ensemble. Mais appartenance à quoi ? Car le lien d’appartenance à « quelque chose » est multiple selon le point de vue auquel l’on se place, compte tenu de la diversité numérique des ensembles. Pour analyser ce lien, et sans que notre démarche soit ici exhaustive,  nous avons choisi de privilégier quatre approches.

I/ Le fondement génétique originel et son dépassement aujourd’hui (familles recomposées)

Au départ, le lien génétique apparaît dans la famille nucléaire : père/mère/enfants (liens du sang). Dans la fratrie familiale, le lien commun c’est le rattachement aux père et mère : on est frères et/ou sœurs parce que nous avons été engendrés par les mêmes père et mère, et cela crée les liens du sang.

Aujourd’hui, avec le phénomène de plus en plus répandu des familles recomposées, la fratrie familiale originaire traditionnelle, sous la forme d’un noyau nucléaire réduit, est dépassée. Les familles recomposées génèrent de plus larges fratries du fait de géniteurs différents ou croisés.

 

Par ailleurs, le lien social parents-enfants résultant de l’éducation et du phénomène présentiel est devenu autant sinon plus important que les liens du sang, ce qui ne fait que renforcer la nature sociale de l’Homme et le lien social avec ses semblables.

II/ Le legs religieux (Bible) : Genèse : Abel/Caïn ; Lévitique chapitre 19/verset 18 ; et Nouveau Testament LUC, 6/27 : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même »

A/ Abel et Caïn

Le chapitre 4 (versets 1 à 16) du livre 1er de la Genèse de la Bible raconte le meurtre d’ABEL par son frère CAÏN, les deux fils d’Adam et d’Ève. C’est le premier meurtre de la Bible. Pourquoi, CAÏN, cultivateur, a-t-il tué ABEL, pasteur de petit bétail ? Parce que Dieu a préféré l’offrande de son cadet (les premiers nés de ses moutons) à la sienne (fruits de la terre). La Bible raconte ainsi l’histoire d’ABEL et CAÏN, deux frères dont l’amour est pollué par la jalousie de l’un contre l’autre et qui se traduit par le meurtre d’ABEL par CAÏN, lequel est condamné à l’exil et poursuivi par le regard réprobateur de Dieu. Le texte de la Bible est intéressant en ce qu’il aborde le grand thème éternel du rapport à la différence. Comment est-ce que nous devons accueillir et accepter la différence de notre frère? C’est une question de tous les jours, c’est le fondement de l’éthique, et cela concerne aussi bien les relations entre les personnes qu’entre les communautés ou les peuples. Si le texte de CAÏN et ABEL est situé au tout début de la Bible, c’est pour montrer que cette relation au frère dans la différence (qui en l’occurrence ne fut pas acceptée par CAÏN) est la question fondatrice posée à notre humanité, et donc à nous aujourd’hui (on pourrait penser, par exemple, aux migrants).

B/ L’humanisme judaïque et chrétien : « Tu aimeras ton prochain… »

Par la suite, dépassant le lien génétique, le Livre du Lévitique de la Bible (chapitre 19/verset 18 [19]) et le Nouveau Testament (LUC, 10/27 [20]) nous enjoignent, plus largement et positivement, l’amour du prochain que l’Homme doit aimer comme lui-même. C’est le fameux commandement « Aime ton prochain comme toi-même »…

III/ Le legs philosophique : l’homme animal social et être de raison

La fraternité philosophique se fonde, quant à elle, sur l’identité de nature entre tous les êtres humains qui sont semblables par leurs besoins vitaux et spirituels, leur capacité à raisonner (mise à jour par DESCARTES et KANT), et leur capacité à produire du lien social et des liens d’interdépendance entre les hommes : l’homme est un animal social. Comme le disait ARISTOTE – qui avait raison contre PASCAL (partisan de la nature individualiste de l’Homme) – « de par sa nature l’homme est un être sociable. » [21]

A/ ARISTOTE et la nature sociale de l’Homme

Dans l’éthique de Nicomaque, ARISTOTE pose que le Bien est le but suprême de la vie, et c’est la recherche de ce « Bien » qui est l’objet de la Politique :

« 6. Comme la politique utilise les autres sciences pratiques, qu’elle légifère sur ce qu’il faut faire et éviter, la fin qu’elle poursuit peut embrasser la fin des autres sciences, au point d’être le bien suprême de l’homme. 7. Même si le bien de l’individu s’identifie avec celui de l’Etat, il paraît bien plus important et plus conforme aux fins véritables de prendre en mains et de sauvegarder le bien de l’Etat. Le bien certes est désirable quand il intéresse un individu pris à part ; mais son caractère est plus beau et plus divin quand il s’applique à un peuple et à des États entiers.» [22]

B/ KANT et le chemin du droit par la Raison

Pour KANT – qui rejoint ARISTOTE par un autre cheminement -, la fraternité est le fait pour l’homme de vivre en société autour de règles de droit. En effet, KANT a développé la notion de fraternité-contrat [23] bâtie sur « l’insociable sociabilité » de l’homme.

Dans son ouvrage Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique [24], KANT donne une explication de sa théorie de « l’insociable sociabilité des hommes ». Selon lui, « L’homme a une inclination à s’associer, parce que dans un tel état il se sent plus qu’homme, c’est à dire qu’il sent le développement de ses dispositions naturelles ». Mais l’homme porte aussi en lui une tendance inverse, un penchant à se séparer « il trouve en même temps en lui-même l’insociabilité qui fait qu’il veut tout régler à sa guise et il s’attend surtout à provoquer une opposition des autres ». Ainsi, selon Florence GAUTHIER et Marc BELISSA [25], par la formule « l’insociable sociabilité », KANT désigne « la synthèse dialectique de l’opposition traditionnelle entre la « sociabilité naturelle » des jusnaturalistes et la « guerre de tous contre tous » de HOBBES.»

Pour KANT, la sociabilité de l’homme est à la fois consensuelle et conflictuelle. L’homme doit par conséquent développer des rapports basés non plus sur la force comme dans l’état de nature mais sur le droit qui lui-même découle de la raison et qui devient ainsi le fondement de la société civile.

IV/ D’un point de vue scientifique, l’empathie de l’Homme pour l’Homme ne serait-elle pas aussi à l’origine de la fraternité ?

Notre système politique social, économique et politique s’ingénie, depuis des siècles, à opposer les hommes entre eux dans une compétition individuelle pour la richesse, les places, les honneurs et le pouvoir, ce qui les éloigne les uns des autres et dissout inévitablement le lien social et collectif… La réussite individuelle des uns doit exclure celle des autres… La compétition est la règle, la fraternité et la solidarité sont l’exception…

A/ Le fonctionnement “en miroir” de notre cerveau

Pourtant des découvertes biologiques de la fin du 20ème siècle (1990) montrent qu’une certaine proximité – et non l’indifférence et le chacun pour soi – existe entre les humains… Ainsi notre cerveau comporte des neurones miroirs qui nous permettent spontanément d’entrer en empathie avec d’autres. De nous mettre à leur place ! Quand on voit quelqu’un qui se blesse, qui éclate de rire ou réconforte un proche, notre cerveau s’active dans les mêmes zones que celui de la personne en question, il fonctionne en miroir et nous ressentons la douleur, la joie, la compassion… Ce fonctionnement peut aussi se déclencher, pour les plus sensibles d’entre nous, quand il s’agit d’animaux voire de végétaux.

Et le plus surprenant c’est que l’on retrouve les mêmes neurones chez certains animaux, l’empathie est, sans doute, réciproque. On voit aussi des animaux avoir de l’empathie pour des individus d’une espèce avec laquelle ils ont plutôt normalement des rapports de prédation.

Cette empathie [26] nous nourrit, elle génère un confort, une appartenance, élargit le corps social au vivant.

B/ La force de l’empathie DU pédagogue dans les apprentissages

L’empathie va plus loin que le stade de la simple « sympathie froide » soulignée parfois par certains auteurs [27] qui veulent en marquer les limites. En effet, les enfants et même les jeunes en général, dans le domaine scolaire, ont besoin d’empathie pour apprendre… C’était une intuition pour beaucoup de pédagogues qui la pratiquaient naturellement et spontanément sans la recommandation extérieure de l’Institution scolaire, mais la science est venue la confirmer. Aussi pourrait-elle, aujourd’hui, pour être plus largement adoptée par les professeurs des trois niveaux de notre enseignement, faire partie du corpus de la formation des personnels enseignants de l’éducation nationale. Les études montrent que, grâce à une approche empathique de l’apprentissage, les élèves progressent non seulement sur le plan intellectuel, en lecture, en mathématiques, mais aussi sur le plan personnel, dans leurs relations avec leurs parents. Le docteur Catherine GUEGUEN, pédiatre à l’Institut hospitalier franco-britannique de Levallois-Perret, nous rappelle que lorsque nous avons le sentiment très agréable d’être en « communion », en parfaite résonance, en synchronie avec l’autre, en partageant, avec lui, intensément l’instant présent, il existe alors une traduction biologique : les neurones miroirs de notre cerveau s’activeraient. Ces neurones miroirs constitueraient une sorte de sixième sens  qui rendrait les émotions contagieuses. Ainsi, quand les adultes crient, s’énervent, ces émotions sont transmises à l’enfant qui ressentirait ces mêmes émotions de colère. Dès lors, s’appuyant sur les travaux des neurosciences, elle considère dans son ouvrage « Heureux d’apprendre à l’école. Comment les neurosciences affectives et sociales peuvent changer l’éducation » [28] que l’empathie du professeur est un puissant levier de réussite scolaire.

En tant qu’individu (cerveau et sa connexion à l’ensemble des différentes parties de notre corps), nous sommes nous-mêmes un écosystème intégré dans un écosystème plus large. Cela suppose de nombreux échanges (information, matière, énergie) entre éléments du système mais aussi, groupé avec les autres, en tant que système.

CONCLUSION

La fraternité, comme la solidarité, sont trop souvent présentés comme des idéaux certes estimables – mais inaccessibles et même utopiques – comme s’ils étaient l’exception aux conditions requises pour la vie en société, par rapport notamment à la liberté et l’égalité qui sont davantage admises, elles, dans les sociétés réputés « démocratiques » et souvent célébrées comme composantes sociales et politiques indispensables à notre humaine destinée.

C’est ainsi que Gérard PALLEAUX [29] s’interroge :

« Alors qu’est-ce ? Une idée, un mythe, un concept, un symbole, une loi, une morale ou une éthique, une chimère, une utopie ? Peut-être plus simplement un idéal…

Au pire ne serait-elle qu’une variable d’ajustement à la bonne conscience collective. Cette fraternité exigeante à laquelle on n’a jamais donné les moyens contraignants de prouver son efficacité parce que sa représentation n’est pas unilatéralement et univoquement comprise et acceptée comme principe humaniste universel. Cette fraternité, brandie régulièrement pour apaiser les tensions et réguler nos intentions vertueuses n’a pas encore atteint sa dimension de principe humaniste intangible. » [30]

Or la fraternité est elle-même consubstantielle à l’égalité car c’est le rapport de similitude et d’égalité entre les hommes qui fonde la fraternité, c’est-à-dire cette commune appartenance à l’espèce humaine. C’est parce que les hommes sont semblables et égaux qu’ils méritent tous le même respect et la même considération sociale et politique.

PÉGUY [31] lui-même expliquait que la fraternité s’oubliait sans doute parce qu’on la pensait troisième dans l’ordre des valeurs républicaines. Or, pour lui, la fraternité n’était pas la résultante de la liberté et de l’égalité, comme une sorte « d’heureux plus » qui permettrait d’irriguer la société des bienfaits de la générosité. PÉGUY n’hésitait pas à affirmer que la fraternité précédait l’égalité ; « c’est un devoir préalable ».

PÉGUY, dans son ouvrage De Jean Coste (1902) [32], analysait de manière lyrique la fraternité comme :

« un sentiment vivace, impérissable, humain c’est un vieux sentiment, qui se maintient de forme en forme à travers les transformations, qui se lègue et se transmet de générations en générations, de culture en culture, qui de longtemps antérieur aux civilisations antiques s’est maintenu dans la civilisation chrétienne et demeure et sans doute s’épanouira dans la civilisation moderne c’est un des meilleurs parmi les bons sentiments c’est un sentiment à la fois profondément conservateur et profondément révolutionnaire c’est un sentiment simple c’est un des principaux parmi les sentiments qui ont fait l’humanité, qui l’ont maintenue, qui sans doute l’affranchiront c’est un grand sentiment, de grande fonction, de grande histoire, et de grand avenir c’est un grand et noble sentiment, vieux comme le monde, qui a fait le monde. » [33]

Les philosophes et théoriciens du « contrat social » ont fondé la vie en société sur la liberté et l’égalité originelles en occultant la fraternité.

Dans son Léviathan (1651), l’anglais Thomas HOBBES a même implicitement dénié la fraternité en faisant de « l’Homme un loup pour l’Homme » à l’état de nature (“la guerre de tous contre tous”), c’est-à-dire en le présentant essentiellement comme un prédateur. Lors du passage à l’état social, avec l’avènement de l’Etat souverain, l’homme devient « un Dieu pour l’homme » ce qui justifie le choix d’un Prince ou d’un gouvernement aristocratique pour juguler ses pulsions destructrices. C’est donc avant tout la recherche de la sécurité qui est à l’origine du Pouvoir chez HOBBES et celui-ci ne doit pas hésiter à se constituer sous une forme autoritaire sans division de la souveraineté pour ne pas affaiblir sa force.

Un siècle plus tard, ROUSSEAU lui opposera, en 1762, sa théorie démocratique mais sans faire de la fraternité le cœur de sa construction, préférant faire de la loi expression de la volonté générale l’axe central du contrat social. Le contrat est social mais son moteur est le concept politique de loi qui est censée exprimer, en même temps que la volonté générale, la totalité de la vie sociale.

Ces constructions, même si elles constituèrent un progrès incontestable contre les théocraties et la souveraineté de droit divin, ont négligé la nature sociale de l’Homme pourtant mise à jour depuis longtemps, comme on l’a vu, par ARISTOTE.

Pouvons-nous encore négliger longtemps la force de cette composante que constitue la fraternité dans les rapports sociaux quand, il y a déjà 70 ans, la vertu humaniste du principe de fraternité était proclamée par l’article 1er de la Déclaration universelle des droits de l’Homme du 10 décembre 1948 préconisant, dans une formule ramassée et percutante, que l’esprit de fraternité doit être au centre des rapports humains [34]? Cette formulation nous rappelle que la liberté, l’égalité, la dignité, le droit et la raison sont au cœur même des rapports humains et sont également consubstantiels au principe de fraternité.

Louis SAISI

Paris, le 11 mars 2019

SIGLES Utilisés

CESEDA  = Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;

CC = Conseil constitutionnel ;

QPC = Question prioritaire de constitutionnalité.

NOTES

[1] Émile DURKHEIM : De la division du travail social, p. 31, Ed Quadrige/PUF, 2ème édition, juin 1991, Paris, 416 p.

[2] Ibid., p. 31.

[3] Rapport de la Task Force de Haut Niveau sur la Cohésion Sociale au XXIème Siècle, voir Conseil de l’Europe : https://www.coe.int/t/dg3/index_FR.asp. La notion de « Task Force » est une forme d’organisation temporaire créée pour exécuter une activité ou une tâche donnée. Elle a été initialement inventée dans la marine de guerre des USA, puis le concept s’est généralisé pour s’étendre aux activités des entreprises et diverses organisations. À la lumière des décisions prises au 3e Sommet des chefs d’État et de gouvernement du Conseil de l’Europe, tenu à Varsovie en mai 2005, la Task Force était chargée de passer en revue la Stratégie de cohésion sociale du Conseil de l’Europe et de préparer un rapport approfondi et des recommandations sur la promotion de la cohésion sociale en Europe. On peut regretter sur plusieurs plans ce regrettable emprunt sémantique.

[4] Émile DURKHEIM : De la division du travail social, Ed Quadrige/PUF, Paris, 1930, 2ème édition, juin 1991, Paris, 416 p.

[5] Émile DURKHEIM,  op. cit.

[6] Op. cit., préface de la première édition, XLIII.

[7] Conseil constitutionnel : Décision n° 2018-717/718 QPC du 6 juillet 2018, JORF n°0155 du 7 juillet 2018, texte n° 107 ; https://www.conseil-constitutionnel.fr/decision/2018/2018717_718QPC.htm|

[8] CESEDA  = Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.

[9] Léon BOURGEOIS (1851-1925), homme politique, membre du Parti Radical et franc-maçon, exposa sa théorie du solidarisme dans différents articles avant de publier, en 1896, une étude dans la Nouvelle Revue qui fut reprise, l’année suivante (1897), en un volume sous le titre Solidarité que l’on considère comme son manifeste.

Ensuite il entreprit pendant l’hiver 1901-1902 une série de conférences qui furent faites à l’École des Hautes Études Sociales avec ses proches, dont Ferdinand BUISSON, Charles GIDE, H. LA FONTAINE, Émile BOUTROUX, etc. Ces conférences furent publiées  dans un ouvrage de près de 300 pages chez l’éditeur Félix ALCAN, en 1902, sous le titre Essai d’une philosophie de la solidarité.

[10] Régis DEBRAY : Le moment fraternité, Ed. Gallimard. NRF, Paris, 2009, 367 p.

[11] Cf. Victor HUGO : Le droit et la loi (voir infra),

[12] Régis DEBRAY : Le moment fraternité, op. cit., p. 235.

[13] Ibid., p. 235.

[14] Nous remercions ici chaleureusement Michel MAFFESOLI et Hélène STROHL pour l’aimable communication de leur article « La révolte des peuples », article qui fut d’ailleurs publié dans la Revue L’Inactuelle du 10 décembre 2018.

[15] Ibid.

[16] Régis DEBRAY : Le moment fraternité, op. cit, p. 81.

[17] Régis DEBRAY, op. cit., p. 235.

[18] Article 371-5 (Créé par Loi n°96-1238 du 30 décembre 1996 – art. 1 JORF 1er janvier 1997) : « L’enfant ne doit pas être séparé de ses frères et sœurs, sauf si cela n’est pas possible ou si son intérêt commande une autre solution. S’il y a lieu, le juge statue sur les relations personnelles entre les frères et sœurs. »

[19] « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique, chapitre 19 verset 18).

[20] « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée ; et ton prochain comme toi-même. » (Luc, 10/27)

[21] Cf. Éthique de Nicomaque, dans la traduction de Jean VOILQUIN publiée chez Garnier-Flammarion, Paris, 1965, 310 pages, notamment chapitre 7 du Livre Ier (Le bien et le bonheur), p. 28.

[22] Éthique de Nicomaque, édition VOILQUIN précitée, chapitre 2, p. 20.

[23] Cf. Véronique MUNOZ DARDE : La fraternité, un concept politique ? Essai sur une notion de justice politique et sociale, thèse de doctorat, Florence, Institut universitaire européen, 1994.

[24] Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique,  bref essai philosophique d’Emmanuel KANT publié en 1784.

[25] Florence GAUTHIER, Marc BELISSA : « Kant, le droit cosmopolitique et la société civile des nations », Annales historiques de la Révolution française, N° 317, juillet-septembre 1999 : Numéro spécial : France-Allemagne, pp. 495-511. Voir leur article publié sur ce site (22 janvier 2019).

[26] SIMON (Édith) : « Processus de conceptualisation d’« empathie », dans Recherche en soins infirmiers 2009/3 (N° 98), pages 28 à 31.

[27] Cf. par exemple MUCCHIELLI (Roger) : L’entretien de face à face dans la relation d’aide, Paris, ESF, Éditeur, 1995, « Nulle part plus que dans la compréhension d’une personne, l’effort d’objectivation n’exige en même temps de la part de l’Aidant l’intelligence « froide » de ce qui se passe pour l’Aidé, et l’immersion dans la subjectivité du client : c’est cet effort que l’on appelle « empathie », effort de décentration par rapport à soi pour entrer dans l’Univers de l’Autre et le comprendre humainement « Nulle part plus que dans la compréhension d’une personne, l’effort d’objectivation n’exige en même temps de la part de l’Aidant l’intelligence « froide » de ce qui se passe pour l’Aidé, et l’immersion dans la subjectivité du client : c’est cet effort que l’on appelle « empathie », effort de décentration par rapport à soi pour entrer dans l’Univers de l’Autre et le comprendre humainement « Nulle part plus que dans la compréhension d’une personne, l’effort d’objectivation n’exige en même temps de la part de l’Aidant l’intelligence « froide » de ce qui se passe pour l’Aidé, et l’immersion dans la subjectivité du client : c’est cet effort que l’on appelle « empathie », effort de décentration par rapport à soi pour entrer dans l’Univers de l’Autre et le comprendre humainement « Nulle part plus que dans la compréhension d’une personne, l’effort d’objectivation n’exige en même temps de la part de l’Aidant l’intelligence « froide » de ce qui se passe pour l’Aidé, et l’immersion dans la subjectivité du client : c’est cet effort que l’on appelle « empathie », effort de décentration par rapport à soi pour entrer dans l’Univers de l’Autre et le comprendre humainement « Nulle part plus que dans la compréhension d’une personne, l’effort d’objectivation n’exige en même temps de la part de l’Aidant l’intelligence « froide » de ce qui se passe pour l’Aidé, et l’immersion dans la subjectivité du client : c’est cet effort que l’on appelle « empathie », effort de décentration par rapport à soi pour entrer dans l’Univers de l’Autre et le comprendre humainement.  notamment, p 10.

[28] GUEGUEN (C) : Heureux d’apprendre à l’école. Comment les neurosciences affectives et sociales peuvent changer l’éducation, Ed.  Les Arènes/Robert Laffont, Paris, 2018.

[29] Président des œuvres laïques de la Creuse.

[30] Gérard PALLEAUX : « LA FRATERNITE : Un Mythe, un leurre ou une utopie ? » (Conférence du 12 décembre 2017, Université Populaire, Guéret), cf. http://www.fol-23.fr/images/LA_FRATERNITE_-_mouture_site_FOL2018_15_mai_2018_PAL.pdf

[31] Cf. DACHEUX (Jean-Pierre) : La fraternité selon Péguy,  « Repenser la fraternité reste d’actualité », cf. http://jeanpierredacheux.blogspot.com/2017/07/la-fraternite-selon-peguy.html.

[32] PÉGUY prit connaissance vers 1899 du roman d’Antonin LAVERGNE Jean Coste ou L’instituteur de village, de caractère autobiographique. Il lui accorda aussitôt un intérêt si vif qu’il tenta de le faire publier. Il finira lui-même par l’accueillir dans un numéro des Cahiers de la quinzaine en 1901. Ce roman l’incita à écrire plusieurs textes à propos de Jean Coste. Mais, surtout, il  publia en 1902 un assez long commentaire littéraire et politique, intitulé De Jean Coste, à l’occasion de la réédition du roman chez un autre éditeur.

[33] PÉGUY (Charles) : De Jean Coste, in Œuvres en prose complètes, tome I, Gallimard, coll. ” Bibliothèque de la Pléiade “, 1987, p. 1034.

[34] Article 1er : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

 

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