Les “gilets jaunes”, la démocratie et la résistance à l’oppression sociale

C’est la taxe carbone qui est à l’origine du mouvement des « Gilets jaunes »…

Cette taxe carbone qui parce qu’elle serait, par sa nature, « écologique », serait ipso facto justifiée et donc intangible, dans son fondement comme dans ses effets, comme s’il n’y avait que cette voie pour avancer vers la mutation écologique de notre société…

Quant aux rôles respectifs des taxes et de l’impôt dans la constitution de notre Pacte social, il y aurait sûrement beaucoup à dire si l’on voulait analyser de manière substantielle le phénomène des “gilets jaunes” qui défraie notre actualité sociale et politique…

Les taxes, on le sait depuis longtemps mais il n’est pas inutile de le rappeler ici, sont injustes et même iniques (lorsque leur poids devient agressif) car elles frappent indistinctement et aveuglément les pauvres comme les riches, ceux, démunis qui ont un faible pouvoir d’achat – ainsi davantage grevé par le poids de celles-ci – et ceux qui sont aisés ou vivent parfois même dans l’opulence, et pour lesquels elles sont quasiment indolores.

Comme le rappelait récemment les économistes Jean GADREY, Dominique PLIHON et Aurélie TROUVÉ, dans une Tribune publiée dans Libération [1], « En pourcentage du revenu des ménages après impôt, le poids des dépenses énergétiques est de 15 % en moyenne pour les 20 % les plus pauvres et de 6 % pour les 20 % les plus riches. Pour les carburants, ces chiffres sont respectivement de 4,6 % et 2,4 %. Il est certain que les 5 % ou les 1 % les plus riches dépensent bien peu pour ces postes en proportion de leurs revenus, même s’ils dépensent plus dans l’absolu et si, à l’arrivée, ils polluent nettement plus… »

Alors, nous le sentons tous très bien…

Les “gilets jaunes” expriment l’exaspération des couches sociales modestes et parfois fragiles de notre pays (notamment celles à la périphérie des grands centres urbains) contre une politique antisociale cynique mise en œuvre par un Exécutif qui développe une politique que l’on pourrait même qualifier de « classe » au profit des plus forts et des nantis…

L’on ne dira jamais assez que l’automobile – utilisée par les « Gilets jaunes » pour se rendre quotidiennement sur leur lieu de travail – a permis de supporter la révolution géographique silencieuse de l’éloignement de l’emploi des villes et des grands centres urbains et elle a donc favorisé, en même temps, la mobilité de l’emploi qui mettait de plus en plus à distance le travailleur salarié de son cadre de vie familial habituel. Ce nouveau cadre de vie périurbain a ainsi accru sa dépendance à l’utilisation de sa voiture, mais davantage par nécessité économique beaucoup plus que par commodité et confort personnel.

Cela a été rendu possible par le fait qu’en France, toutes les catégories sociales ont accédé à l’automobile. Ainsi, l’automobile ne constitue plus, depuis les années 70, un produit de luxe. Comme l’a souligné Edgar MORIN, l’automobile, dans sa phase de diffusion, est devenue l’incarnation d’une liberté nouvelle à l’égard du temps et de l’espace. Contrairement à ce l’on pourrait penser, ce goût de la liberté par l’usage de l’automobile dépasse les clivages des catégories socioprofessionnelles. C’est ainsi que selon un sondage réalisé par la SOFRES en janvier 2000, 84 % des employés et 87 % des ouvriers disposent d’une automobile, contre seulement 76 % des cadres. Ces différences doivent être ramenées au fait que les salariés appartenant aux catégories les plus modestes habitent plus fréquemment des lieux qui sont éloignés des grands centres urbains et qui ne sont desservis que par la seule automobile (banlieues, zones rurales), comme le montre aujourd’hui abondamment le mouvement des « Gilets jaunes ». Cela souligne combien l’automobile est liée à la zone d’habitat et à l’existence – ou pas – de modes de transports publics environnants [2].

C’est ainsi qu’à Paris, malgré ce que pourrait laisser penser la croisade de la Maire de Paris contre l’automobile, les parisiens ne sont que 37 % à posséder une automobile[3], ce qui s’explique par le bon équipement des transports publics parisiens et montre, si besoin était, que les citoyens ne sont pas accrochés à la « bagnole » si des solutions alternatives satisfaisantes existent… Ici encore, en milieu très urbain, on mesure combien la possession d’une voiture d’abord et son utilisation ensuite sont liées au mode d’habitat et à l’environnement des transports publics [4].

Cette exaspération des « Gilets jaunes » est largement partagée par de nombreux Français. Tout se passe comme si les « Gilets jaunes » manifestaient également par procuration pour de nombreuses catégories sociales de Français qui, même dans les centres urbains, mais pour des raisons différentes, n’approuvent pas la politique ultra libérale et antisociale de l’Exécutif et la rejettent.

En effet, même s’ils n’en épousent pas toujours la forme, de nombreux Français se retrouvent, sur le fond, dans cette contestation sociale et ce “ras le bol” général (car il n’y a pas que le prix des carburants en cause) et radical (rejet de nos gouvernants et de la classe politique)… 

Cette attitude compréhensive de nos concitoyens apparaît dans une enquête de l’IFOP selon laquelle,  après la mobilisation des « Gilets jaunes » du 17 novembre dernier, deux Français sur trois (66%) déclarent porter un regard positif sur ce mouvement (dont 42% de soutien et 24% de sympathie) [5].

Toujours selon une autre enquête qui avait été conduite par l’IFOP, un peu avant la première mobilisation [6], une écrasante majorité de Français considère que leur mouvement dépasse le seul motif originel de la hausse du prix du carburant.

S’il est vrai que 89% des personnes interrogées qualifient bien ce mouvement de « protestation contre la hausse du prix du carburant », ils sont presque autant à considérer qu’il s’agit d’un mouvement contre « l’excès d’impôts et de taxes » (85%), d’un mouvement de « colère contre le personnel politique » (83%), voire d’une « mobilisation plus générale contre la politique menée par Emmanuel Macron » (81%).

Face à ce diagnostic sévère des Français, le cynisme de l’Exécutif est confondant…  Il “comprend” (Président et Premier Ministre dixit) la détresse des gens mais il continue à maintenir le cap… On fait une mauvaise politique qui génère le désespoir et la souffrance mais l’on persévère et on la maintient, probablement parce que ce “mal” profite à quelques-uns assimilés à l’intérêt général…

C’est dire qu’il s’agit d’une politique de division et de rupture du Pacte social et républicain des lendemains de la Libération de la France qui met en cause notre cohésion sociale et nationale.

Déjà, la légitimité originelle de l’Exécutif était faible car le “macronisme” ne représente qu’une minorité des Français (qui ont voté Macron au 1er tour des présidentielles), ce qui n’est pas suffisant pour gouverner en brisant le lien social… surtout contre la volonté populaire.

Le Parlement étant cadenassé – car majoritairement docile et acquis à cette politique de régression sociale généralisée -, il ne reste plus que les manifestations publiques dans la rue pour exprimer ce profond désaccord de fond qui est un désaccord politique s’exprimant de manière spontanée, en dehors des partis politiques et des syndicats qui ne sont plus, dans leur majorité (on peut le regretter), les rouages représentatifs des aspirations profondes des citoyens et des couches laborieuses de notre pays.

Les “gilets jaunes” expriment une réaction, une colère, une forme de rébellion contre une oppression sociale formidable qui n’a plus de limites…

Souvenons-nous que, lors de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, ça n’était pas les corps constitués qui faisaient alors la Révolution et que trois ans plus tard, sans la prise des Tuileries le 10 août 1792 par le peuple de Paris, la République ne serait pas née un peu plus d’un mois après, le 22 septembre 1792… On parla alors très justement de “seconde révolution”, mais dont il ne faut pas oublier que l’initiateur et l’artisan, comme le 14 juillet 1789, était toujours et encore le peuple…

C’est dire que sans l’intervention du peuple de Paris dans le processus amorcé par le serment de fraternité des députés du Tiers le 20 juin 1789 – dans la salle du Jeu de Paume à Versailles -, la Révolution n’eut accouché – tout au plus – que d’une monarchie constitutionnelle, comme en 1791 d’ailleurs, avec la première constitution monarchiste des 3/14 septembre 1791 qui était condamnée à l’avance à l’échec dès sa ratification par le Roi.

Que reste-t-il aujourd’hui de ce que nous enseigne notre histoire nationale?

Heureusement un texte! Et quel texte!

En effet, aux termes mêmes de l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789, la résistance à l’oppression est un droit naturel et imprescriptible de l’Homme [7].

Cette Déclaration fait aujourd’hui partie du bloc de constitutionnalité car intégrée dans la Constitution du 4 octobre 1958.

Contrairement à ce qu’affirment nos gouvernants actuels et à leurs menaces d’intimidation, la résistance par les « Gilets jaunes » à l’oppression sociale du pouvoir en place est donc constitutionnellement fondée et légitime.

Paris, le 27 novembre 2018

LS

 NOTES

[1] Libération du 15 novembre 2018, Tribune « La taxation des carburants renforce l’injustice fiscale » Par Jean GADREY, Dominique PLIHON et Aurélie TROUVÉ, économistes et membres d’Attac France (cf. https://www.liberation.fr/debats/2018/11/15/la-taxation-des-carburants-renforce-l-injustice-fiscale_1691587).

[2] Même s’il est vrai que, comme le montrent toutes les enquêtes de sociologies conduites sur le sujet, les conducteurs ont tendance à se considérer plus libres et plus autonomes lorsqu’ils utilisent leur propre véhicule que les autres moyens de transports. La voiture est également perçue comme générant un gain de temps, le temps passé dans son véhicule particulier apparaissant comme un temps maîtrisé, contrairement au temps passé dans les transports en commun perçu comme un temps subi.

[3] L’on peut ainsi regretter que dans son « enquête » de septembre 2017 la Mairie de Paris se soit contenté d’affirmer de manière assez vague et approximative : « On sait que plus de 50% des Parisiens ne possèdent pas de véhicule » dans « Le Vrai du Faux : idées reçues sur la voiture à Paris », Mis à jour le 7 septembre 2017 (cf. https://www.paris.fr/actualites/a-paris-seuls-22-des-conducteurs-ont-reellement-besoin-d-un-vehicule-3876).

[4] Il est vrai qu’en milieu urbain, surtout lorsqu’il est bien desservi par les transports en commun, son utilisation puisse parfois être considérée comme excessive (point de vue développé par la Mairie de Paris). Mais de là à l’interdire à certains véhicules usagers, qui ne sont pas forcément ceux étant les plus utilisés et donc pas obligatoirement les plus polluants, le raccourci est un peu rapide… Et cela d’autant plus que plus on a une voiture « jeune » et plus l’on est tenté de l’utiliser souvent, ne serait-ce que pour donner un sens à son achat et en même temps pour l’amortir et/ou le justifier…

[5] L’enquête a été menée auprès d’un échantillon de 996 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. La représentativité de l’échantillon a été assurée par la méthode des quotas (sexe, âge, profession de la personne interrogée) après stratification par région et catégorie d’agglomération. Les interviews ont été réalisées par questionnaire auto-administré en ligne du 20 au 21 novembre 2018.

[6] Cette première enquête avait été menée auprès d’un échantillon de 963 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. La représentativité de l’échantillon a été assurée par la méthode des quotas (sexe, âge, profession de la personne interrogée) après stratification par région et catégorie d’agglomération. Les interviews ont été réalisées par téléphone du 16 au 17 novembre 2018.

[7] Article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 : “Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression.”

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One Thought to “Les “Gilets jaunes”, la démocratie et la résistance à l’oppression sociale”

  1. odile MARGULIES

    Merci Louis pour cet article qui reprend bien toute la problématique! Bravo Bien cordialement Odile

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