GUERRE ET PAIX…

II/ NOTRE ENGAGEMENT MILITAIRE AU SAHEL

par Louis SAISI

La conflictualité au SAHEL – qui avait été jusqu’alors épargné (si l’on excepte la revendication territoriale touarègue) des soubresauts internes sporadiques que connurent d’autres régions du monde, telles que le Maghreb, certaines parties de l’Afrique et le Moyen Orient – trouve son origine dans les suites de la guerre civile algérienne des années 90 déclenché par le Groupe islamique armé (GIA) et qui avait ensanglanté ce pays. Si le terrorisme islamiste fut vaincu et se termina par la victoire du gouvernement algérien, suivi de la reddition de l’armée islamique du salut et la défaite totale du GIA en 2002, il devait se prolonger au-delà de l’Algérie ensuite, avec la création, à partir de 1998, du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), groupe dissident du GIA (Groupe Islamique Armée). Ce Groupe devait, à partir de 2003, pénétrer dans la partie septentrionale du MALI pour en prendre, neuf ans plus tard (2012), le contrôle presque total.

Pour ce qui est de l’engagement actuel de la France dans le conflit [1], rappelons que l’opération « Barkhane » est une opération militaire en cours dite « extérieure » (OPEX) [2] menée au SAHEL par l’armée française pour lutter contre les groupes armés djihadistes salafistes dans toute cette région. Lancée le 1er août 2014, elle prend la suite des opérations Serval et « Épervier [3] ». Elle s’inscrit dans le cadre d’une stratégie de forces pré-positionnées dans la région, en partenariat avec les États de la zone. Elle mobilise quelques milliers de soldats contre plusieurs centaines de djihadistes.

Antérieurement à l’opération « Barkhane », l’opération « Serval » fut une opération militaire menée au MALI, à la demande de ce pays, par l’armée française [4]. L’intervention militaire française, commencée en janvier 2013, s’est achevée en juillet 2014. L’opération avait pour objectif de soutenir les troupes maliennes cherchant à repousser une offensive des groupes armés islamistes qui avait pris le contrôle de l’Azawad, la partie nord du pays.

Selon le Ministère de la Défense lui-même, « La stratégie sahélienne de la France vise à ce que les États partenaires acquièrent la capacité d’assurer leur sécurité de façon autonome. Elle repose sur une approche globale (politique, sécuritaire et de développement) dont le volet militaire est porté par l’opération Barkhane, conduite par les armées françaises. » [5]

Selon France-Info [6], l’opération Barkhane mobiliserait aujourd’hui pas moins de 3500 soldats, 17 hélicoptères et trois avions de chasse.

De son côté, Philippe HUGON, Directeur à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques, exprime ses doutes : “Ces forces [7], qui ont détruit des arsenaux, réduit la logistique des groupes et favorisé le renseignement, ont aussi permis la transition institutionnelle au Mali. Cependant, elles n’ont pas éradiqué la violence. Les opérations militaires extérieures peuvent, temporairement, endiguer les conflits armés et la prolifération des milices ; en revanche, elles sont inaptes à s’attaquer à leur terreau et risquent même, par un effet boomerang, de retourner les populations contre elles ou de disséminer des groupuscules tout à la fois mafieux, politiques et religieux. Et, en effet, les milices se sont dispersées dans le Sahel, perpétrant de nombreux attentats, dont les derniers, revendiqués par le groupe Al-Mourabitoune de M. Mokhtar Belmokhtar, ont touché Bamako en novembre 2015 et Ouagadougou en janvier 2016. Tout à la fois mafieuses, politiques et religieuses, ces milices se réfèrent à des degrés divers à AQMI.” [8].

 

 

I/ Un théâtre d’opération immense et, à ce jour, des résultats fragiles et incertains

En effet, depuis notre intervention au SAHEL (janvier 2013), cette zone constitue le plus vaste théâtre d’opérations de l’armée française. Il faut bien voir que depuis le début de leur intervention au MALI, les militaires français sont déployés dans pas moins de cinq pays de la bande sahélienne, à savoir : le TCHAD, le MALI, le BURKINA-FASO, le NIGER et la MAURITANIE. Ces pays, qui sont occupés par des militaires français et des casques bleus des Nations-Unis, constituent un territoire immense de 3,5 millions kilomètres carrés, ce qui équivaut à plus de six fois la France

Depuis le début de l’intervention, plus de 200 tonnes d’armement ont été saisies, des dizaines de caches ont été découvertes et des centaines de djihadistes neutralisés. Cependant, si le SAHEL n’est certes plus un sanctuaire terroriste, les djihadistes continuent d’y développer leurs attaques. Depuis le début de l’intervention française et des casques bleus de l’ONU, 17 soldats français et plus de 80 Casques bleus ont été tués.

Mais, après 4 ans, si, au MALI, les djihadistes ont bien été chassés des principales villes du nord, telles que TOMBOUCTOU et GAO, le manque de sécurité sur les routes et dans l’immense espace désertique au nord du pays empêche toujours la reprise économique.

 II/ L’émergence du G5 du SAHEL et l’intervention des pays concernés

L’attentat-suicide du 18 janvier 2017 n’a fait que corroborer ce manque de sécurité et montrer la fragilité des « acquis » résultant de l’intervention française au MALI. En effet, cet attentat, qui avait fait près de 80 morts à GAO, principale ville du nord du MALI, avait été revendiqué par le groupe AL-MOURABITOUNE du djihadiste algérien Mokhtar BELMOKHTAR, rallié à Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi).

Lors du sommet de BAMAKO suivant cet attentat et réunissant les chefs d’Etat du MALI, TCHAD, BURKINA-FASO, NIGER, MAURITANIE (G5 Sahel) [9], ceux-ci ont mis en cause la mission onusienne au MALI accusée d’insuffisance. Le président du TCHAD, Idriss DÉBY ITNO, mais aussi président en exercice du G5 SAHEL, a réclamé la mise en place immédiate d’une force militaire conjointe pour sécuriser les frontières.

Pour lutter efficacement contre le terrorisme dans les pays du G5, nous avons décidé de rendre effective la création d’une force G5 “, a déclaré le président du NIGER, Mahamadou ISSOUFOU, en ajoutant surtout : “Nous allons demander une résolution des Nations unies et du Conseil de sécurité pour appuyer la création de cette force“.

 

 III/ L’appui du Conseil de sécurité de l’ONU à l’initiative des pays du G5

Le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté le mercredi 21 juin 2017, à l’unanimité, une résolution saluant le déploiement d’une force africaine « en vue de ramener la paix et la sécurité dans la région du Sahel ». Le projet de résolution, élaboré par la France, a été accepté par la totalité des quinze membres du Conseil, après que PARIS et WASHINGTON soient enfin parvenus à trouver un accord sur son contenu.

Le texte salue le déploiement de la force africaine anti-djihadiste du G5 Sahel (MALI, MAURITANIE, NIGER, TCHAD ET BURKINA FASO) mais sans, toutefois, délivrer un mandat de l’ONU à cette force de 5 000 soldats.

C’est après plusieurs jours de négociations, que la FRANCE et les ÉTATS-UNIS ont enfin pu trouver un accord sur la formulation de la résolution qui a été présentée le mercredi 21 juin devant le Conseil de sécurité des Nations-Unies. Le texte, porté par la FRANCE, salue le déploiement de la force africaine anti-djihadiste des pays du G5 Sahel (MALI, MAURITANIE, NIGER, TCHAD ET BURKINA FASO), mais il ne prévoit pas que lui soit délivré un mandat de l’ONU, ce qui est logique, au moins en l’état actuel des choses, car l’ONU développe déjà son intervention propre dans le cadre de la MINUSMA .

Par ailleurs, il y a lieu de noter que le texte n’évoque pas le Chapitre 7 de la charte des Nations unies, qui autorise l’emploi de la force.

La force militaire des pays du G5 – composée de 5 000 soldats – devrait être portée, selon les déclarations des Chefs d’Etat du G5, à 10 000 hommes.

Cette force, basée à BAMAKO, comme celle de l’ONU ( la MINUSMA), est placée sous un commandement séparé, dirigé par le général Didier DACKO, précédemment chef d’état-major de l’armée malienne.

Rappelons que l’opération française « Barkhane », est basée, quant à elle, à N’DJAMENA.

L’ONU a néanmoins cru devoir rappeler aux trois pays du G5 Sahel – que sont le BURKINA FASO, le NIGER et le TCHAD et qui représentent environ le tiers des quelque 12 000 militaires et policiers de l’ONU déployés au Mali – la nécessité de maintenir leur propre contribution à la mission des casques bleus des Nations-Unies au MALI (MINUSMA).

« Nous avons les hommes et la volonté, il nous faut maintenant des ressources financières pour la supporter », avait déclaré le 6 juin 2017 à BAMAKO, le ministre nigérien des Affaires étrangères, Ibrahim YACOUBA.

Déjà, l’Union européenne avait annoncé le 5 juin 2017 une aide financière de 50 millions d’euros.

Aujourd’hui, les soldats français de l’opération « Barkhane » sont donc épaulés par les casques bleus de la mission des Nations unies au MALI (Minusma), l’armée malienne, principalement, et celles des autres États exposés aux djihadistes (TCHAD, BURKINA-FASO, NIGER, MAURITANIE) qui fédèrent leurs efforts contre les groupes djihadistes du nord du pays.

IV/ Le maintien de notre engagement au SAHEL avec l’élection de notre nouveau Président

Dans son discours-programme du 3 juillet 2017, s’agissant de la lutte contre le terrorisme au SAHEL, le président MACRON avait confirmé la ligne de son prédécesseur tout en affirmant la nécessité de rechercher des « solutions politiques » :

« La vocation de la France, sa fidélité à son histoire est de savoir construire la paix et promouvoir la dignité des personnes. C’est pourquoi partout nous devons agir d’abord pour protéger nos intérêts et au premier chef notre sécurité. C’est ce qui m’a conduit à réaffirmer notre engagement au Sahel comme au Levant, pour lutter contre le terrorisme et contre le fanatisme. Dans notre intérêt comme dans celui des peuples concernés. Et je tiens là l’engagement de nos armées chaque jour depuis tant de mois. Mais une telle action ne peut être efficace que si elle s’inscrit dans la durée et vise donc à construire les solutions politiques permettant la sortie de crise. Je ne vous proposerai pas de nous substituer à d’autres peuples car je ne veux pas qu’apparaissent de nouveaux états faillis ».

Sur le fond, comme pour son prédécesseur, le Président François HOLLANDE, l’expression “terrorisme”, utilisée ici par le Président MACRON, est un énoncé générique évacuant les déterminants sociaux, politiques et économiques de cette nouvelle conflictualité au SAHEL. Une région peut-elle subitement devenir “à risques” sans éléments causaux? Et la rhétorique militaro-sécuritaire, doit-elle l’emporter, en autorisant les dirigeants français, mais aussi occidentaux, à faire l’impasse sur l’analyse des tensions et dynamiques qui nourrissent ce “terrorisme” dans la région? Et ce “terrorisme”, peut-il justifier et banaliser l’ingérence en consacrant l’usage de la force pour le règlement des différends?

Pour le moment, le consensus de la quasi totalité de la classe politique sur l’intervention française au MALI et au SAHEL est assez surprenant, et l’on comprend alors, si l’intervention française est légitime, pourquoi notre classe politique se range du côté de MARS (l’ex Chef d’Etat-major, le général Pierre De Villiers) qui demandait plus de moyens, sans pour autant qu’il lui ait été nécessaire d’absoudre JUPITER (le Président Macron), puisque les deux étaient d’accord sur la nécessité de développer des opérations militaires dans cette zone…  

Le problème de FOND se situe en AMONT de celui des moyens militaires (cf. sur ce site notre article du 2 août 2017, “JUPITER ou MARS ? NOTRE RÉPUBLIQUE ET LA PLACE DE NOS ARMÉES”,  http://www.ideesaisies.org/jupiter-mars-et-notre-republique-par-louis-saisi/).

 

 V/ Le fondement des prérogatives du Président de la République

L’on sait que depuis les débuts de la 5ème République, avec le général de GAULLE, la notion de « domaine réservé » (du Chef de l’Etat) a été largement utilisée pour développer et accroître la sphère d’intervention du Chef de l’Etat.

L’expression, elle-même, avait été inventée, en 1959, par Jacques CHABAN-DELMAS, alors pilier du gaullisme, et président de l’Assemblée nationale du 9 décembre 1958 au 20 juin 1969 [10].  En effet,  c’est lors du congrès de l’Union pour la nouvelle République (UNR) – qui se tint le 15 novembre 1959 dans la ville de Bordeaux dont il est maire depuis 1947 – que Jacques CHABAN-DELMAS, alors Président de l’Assemblée nationale depuis les législatives de 1958, accueillant ce congrès distingue dans son discours « un secteur présidentiel ou réservé » et un « secteur ouvert et libre ». Le “domaine réservé au Président” comprend les Affaires étrangères, la Défense, ainsi qu’alors l’Algérie et la Communauté.

Cette conception des pouvoirs présidentiels visait à considérer que certains secteurs de la politique nationale (la défense nationale et la politique étrangère notamment) relèvent, à partir des textes constitutionnels, de l’intervention sinon quasi exclusive au moins prépondérante (par rapport au Premier Ministre, par exemple) du Président de la République.

Il n’est guère contestable que la Constitution confère au président de la République un rôle fondamental en matière de défense nationale en tant  que garant de l’indépendance nationale et de l’intégrité du territoire (art.5 C), et en sa qualité de « chef des armées » (art.15 C). Il y a lieu de souligner également que le président préside les conseils et comités supérieurs de la défense nationale et, depuis 2002, le Conseil de sécurité intérieure (décret du 15 mai 2002). Mais, surtout, il décide seul de l’emploi de la force nucléaire française. Cela résulte du décret du 14 janvier 1964.

La diplomatie constitue le second domaine de compétences privilégié du président de la République. En effet, il lui appartient d’accréditer les ambassadeurs français à l’étranger et les ambassadeurs étrangers sont accrédités auprès de lui (art.14 C). Il négocie et ratifie les traités (art.52 C). Mais, c’est surtout la pratique qui a fait du chef de l’État l’acteur majeur de la politique étrangère française. Le général de Gaulle a inauguré et instauré, en effet, un mode de gouvernement que ses successeurs ne se priveront pas de reproduire à leur tour. Ainsi, c’est le Président qui entre en relation directe avec les chefs d’États étrangers et qui assure la représentation de la France sur la scène internationale.

Un peu plus tard, le général de Gaulle s’appropriera publiquement ce “domaine réservé” à l’occasion de sa conférence de presse du 31 janvier 1964, dans laquelle il déclarera avec force : « L’autorité indivisible de l’État est déléguée tout entière au Président par le peuple qui l’a élu, et il n’y a aucune autorité ni ministérielle, ni civile, ni militaire, ni judiciaire qui ne puisse être conférée ou maintenue autrement que par lui. Il lui appartient d’ajuster le domaine suprême qui lui est propre avec ceux dans lesquels il attribue la gestion à d’autres. »

Le “domaine suprême qui lui est propre” est évidemment le “domaine réservé”.

 

 

VI/ La politique de « Françafrique », une pratique constante de la 5ème République

La revendication du « domaine réservé » du Président a engendré, entre autres, la politique dite de « Françafrique », cette relation particulière, possessive et dominatrice, souvent qualifiée de néocoloniale, que la France a établie avec ses anciennes colonies de l’Afrique subsaharienne. Cette relation spéciale entre la France et ces pays a été mise en place, à la demande du général de Gaulle lui-même, par Jacques FOCCART, alors chargé à l’Élysée, du suivi des affaires africaines et malgaches, de 1960 à 1974. Elle se caractérisait par le rôle des réseaux extra-diplomatiques (services de renseignement, entreprises, etc.) et surtout l’ingérence directe des autorités françaises dans les affaires intérieures de ses anciennes colonies, malgré leur accès à l’indépendance dans les années 60. Une telle ingérence se manifestait notamment par son soutien à des leaders et responsables nationaux – pas toujours représentatifs des aspirations de leur peuple – eux-mêmes acquis aux intérêts français plutôt qu’à la défense des intérêts nationaux de leur propre pays.

La politique du général de Gaulle, alors tant décriée par ses opposants les plus vindicatifs, tant dans le domaine dit « réservé » [9] que dans celui de la mise en place de sa politique de « Françafrique », fut intégralement reprise par tous ses successeurs à l’Élysée : Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande.

L’on peut se demander si, à travers les « opérations extérieures » conduites en Afrique se caractérisant par le déploiement de nos armées, cette politique n’est pas toujours à l’œuvre aujourd’hui…

De ce point de vue, l’on ne peut que se réjouir de l’émergence d’une force africaine anti-djihadiste des pays du G5 Sahel (Mali, Mauritanie, Niger, Tchad et Burkina Faso) qui, au fur et à mesure qu’elle va s’affirmer et croître en importance, devrait sonner le retrait de la présence française, sauf à nous enliser de manière hasardeuse et indéterminée…

Mais, même au départ, cette présence était-elle nécessaire et légitime ? Car le véritable débat – qui n’a toujours pas eu lieu au sein de l’ensemble de nos forces politiques – porte bien d’abord sur la légitimité de notre présence militaire dans l’Afrique sahélienne et de notre rôle dans le combat contre le djiadisme dans cette région semi désertique à des milliers de km de l’hexagone, mais dans laquelle, c’est vrai, nous conservons beaucoup d’intérêts…

Comme le disait ROBESPIERRE, personne n’aime les “missionnaires armés”. C’est aux peuples concernés auxquels il appartient de lutter eux-mêmes contre toutes les formes d’oppression pour s’en libérer. Avec les interventions militaires extérieures, comme le notait déjà ROBESPIERRE, l’Exécutif empiète de plus en plus sur les prérogatives du Législatif. C’est en étant crispé sur les entreprises militaires et en étant obnubilé par le climat qu’elles engendrent que le peuple oublie parfois les délibérations qui intéressent essentiellement les droits civils, politiques et sociaux  – c’est fort heureusement moins vrai aujourd’hui même si l’ensemble de la classe politique ne l’y aide guère – pour focaliser son regard sur les évènements extérieurs…

 

Conclusion

Dans le débat qui a occupé une bonne partie de la classe politique – autour du 14 juillet 2017 jusqu’à la démission du général de Villiers le 19 juillet – pour savoir qui, de MARS (le général De Villiers) ou de JUPITER (le Président MACRON), devait l’emporter sur l’autre quant aux moyens à donner à nos armées, il faut rétablir au centre la question politique de la fin (quelles doivent être les missions de nos armées?).

Or, s’agissant de la question de la  fin et des moyens, la seule problématique qui vaille est d’abord un repositionnement politique sur la fin, c’est-à-dire sur le bien fondé de l’intervention des armées françaises au SAHEL.

Mais l’aspect militaire du problème ne doit pas prendre le pas sur les questions politiques – qui sont en amont – au point de nous interdire d’aborder la question des causes du djiadisme dans ces pays du SAHEL.

S’agissant de notre engagement au SAHEL, en 2017, Corinne DUFKA, directrice adjointe pour le programme Afrique de Human Rights Watch, estime que « Paris, comme les puissances régionales prêtent beaucoup trop d’attention à l’aspect militaire de la lutte contre les djihadistes, pas assez au terreau qui l’alimente ».

De quoi est fait ce “terreau”? Les ingrédients sont bien connus. La pauvreté, le chômage, la marginalisation et les inégalités entre les individus et les régions. Une population qui vit dans la misère est fragilisée, et elle succombe facilement à la démagogie de l’extrémisme,  à ses promesses chimériques et bascule vite dans le terrorisme ou la complicité avec les terroristes.

La naïveté du pouvoir politique des pays concernés – qui ne croient pas être sous la menace, interne ou externe, qui les guette et qui ne se préparent pas au pire – est également une donnée tragiquement constante.

La faiblesse du pouvoir – qui, dans ces pays, ne s’étant pas préparé au pire, se trouve démuni et surtout affaibli et vite réduit à l’impuissance – est patente. Alors le terrorisme agit, redouble d’efforts et frappe. Il se réjouit des coups qu’il porte au pouvoir et fait avancer ses pions pour atteindre ses objectifs ultimes : vaincre le pouvoir, abolir l’Etat et changer la société qu’il considère comme impie et malsaine avec un programme d’éradication des mécréants.

De manière générale, les régimes postcoloniaux du SAHEL, en particulier, d’Afrique en général [10], mais aussi du Maghreb [13], du Levant bordant la côte orientale de la mer Méditerranée (Liban et Syrie) ne sont pas arrivés à asseoir leur autorité sur des bases solides par la construction d’un Etat qui soit véritablement souverain et suffisamment stable à partir d’un consensus démocratique en leur sein. Ces États ont rapidement dérivé vers des modes de gouvernement de plus en plus autoritaires sur le plan intérieur, sans réussir davantage, sur le plan extérieur, à se doter des instruments d’une politique efficace dans leur aire géopolitique.

Ils ont ainsi fait le jeu de la communauté internationale qui, après le 11 septembre 2001, a accueilli d’un œil favorable la remise de la défense de leur souveraineté et de leur destin entre les mains de partenaires occidentaux chargés de jouer les « gendarmes » chez eux et parfois, au-delà, dans leur voisinage immédiat.

L’émergence, au début du 21ème siècle, de groupes armés fanatiques non étatiques aux prétentions totalitaires, à la fois dans la sphère du Religieux et du Politique, a signé le basculement de l’usage légitime de la force par les États vers des groupes privés intégristes visant la fragmentation des États concernés et leur dissolution au profit de nouvelles formes d’organisation des territoires conquis par la force.

 Certains de ces États précités, qui ont basculé dans des convulsions dramatiques et vu leur pérennité et leur survie menacées, ont considéré que l’appel aux puissances occidentales était leur ultime recours [14]. Cette situation a entraîné la justification de la présence (voire du maintien) des puissances occidentales, anciennes puissances coloniales en général, faisant à leur tour usage de la force pour prêter assistance à ces États fragiles sur le fondement d’un discours militaro-sécuritaire.

 Au sein de la communauté internationale, le discours ambiant universellement admis sur la « guerre au terrorisme » au SAHEL, dissimule en fait une concurrence entre les puissances occidentales et les États émergents du Sud (Chine et Inde notamment), ces derniers étant souvent désireux de supplanter la présence occidentale – notamment française – dans l’exploitation des sites uranifères au Niger.

 S’agissant de la France, doit-elle être le fer de lance, en Afrique, de ce type d’intervention militaire et de mise en tutelle d’États souverains qui signe elle-même une tendance lourde de dégradation des normes internationales dans le domaine de la guerre et de la paix ? 

 Doit-elle s’obnubiler et s’aveugler quant aux premiers résultats obtenus en matière de « victoires  éclair » –  dont on connaît la précarité et le caractère souvent illusoire dans un tel contexte de guérilla sans fin -, et ne risque-t-elle pas de s’enliser au point de devenir une armée d’occupation étrangère et d’être perçue, à la longue, comme telle par les populations autochtones avec tous les risques de haine et de rejet ?

Pourtant, les exemples funestes ne manquent pas et ceux du VIET-NAM, de l’IRAK, de l’AFGHANISTAN sont là pour nous rappeler que l’on ne gagne jamais des « guerres » extérieures, bien loin de nos propres frontières, et que les « OPEX » ne changent rien à la nature et aux causes des conflits qui, elles, ne s’appréhendent pas par les armes mais par l’usage de notre raison et réflexion, un désir de paix et de toujours plus de démocratie …

 Louis SAISI

Paris, 8 août 2017

NOTES

[1] cf. NAVARRO (William) : “Les opérations extérieures, un essai de définition”, in INFORMATIONS (24/03/2012), http://www.ame-france.eu/archives/1341 ; BONIFACE (Pascal) : “Les opérations militaires extérieures”, in Revue Pouvoirs , L’Armée française, 2008/2, N° 125, pp.55-67.

[2] GALY (Michel) (sous  la direction) : La guerre au Mali – comprendre la crise au Sahel et au Sahara, enjeux et zones d’ombres, Ed. La Découverte, Paris, 2013, 198 pages.

[3] L’opération « Épervier », au TCHAD, fut déclenchée début février 1986, à l’initiative de la France après le franchissement du 16e parallèle par les forces armées libyennes venues soutenir GOUKOUNI OUEDDEI qui avait été renversé fin 1981 par Hissène HABRÉ avec le soutien de la France et des États-Unis. Elle succède à l’opération « Manta » qui, en 1983-1984, avait été déclenchée pour les mêmes raisons (voir conflit tchado-libyen). Elle est remplacée par l’opération « Barkhane » à partir du 1er août 2014. Rappelons qu’au terme d’un procès de près d’un an – il avait commencé le 20 juillet 2015 et s’est achevé le 30 mai 2016 -, le dictateur du TCHAD Hissène HABRÉ (1982-1990), longtemps soutenu par la France, a été condamné le 30 mai 2016 par les Chambres africaines extraordinaires à DAKAR à la prison à vie pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre. La cour l’a condamné pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre, viols, esclavage forcé, meurtres, exécutions sommaires de masse, enlèvements, tortures, traitements inhumains et traitement cruels. Selon la Cour de DAKAR, les crimes reprochés à Hissène HABRÉ concernent les exactions commises dans le sud du TCHAD, notamment en 1984. Elles ont été suivies, à partir de 1987, par la répression contre la communauté Hadjaraï, puis, à partir de 1989, par la répression contre la communauté Zaghawa. Concernant les Hadjaraï et les Zaghawa, la Chambre a reconnu l’existence de commissions de répression à l’encontre de ces deux groupes. Le verdict a également relevé de nombreuses violences sexuelles commises sous HABRÉ contre des femmes détenues, ainsi que des violences commises contre des prisonniers de guerre.

[4] Le nord du Mali était tombé, en mars-avril 2012, sous la coupe de groupes djihadistes liés à Al-Qaïda.

[5] Cf. « Opération Barkhane », http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/sahel/dossier-de-presentation-de-l-operation-barkhane/operation-barkhane

[6] 13 avril 2016.

[7] Il s’agit des forces françaises, onusiennes et africaines.

[8] Cf. HUGON (Philippe) : “Le Sahel entre deux feux djihadistes”, Le Monde Diplomatique, mars 2016, p. 11, https://www.monde-diplomatique.fr/2016/03/HUGON/54920. Voir aussi Philippe HUGON : “La politique africaine de la France entre relations complexes et complexées”, La Revue Géopolitique, 8 mars 2016, diploweb.com, https://www.diploweb.com/ ; Philippe HUGON : Géopolitique de l’Afrique, collection 128, Armand Colin, 4ème édition 2016 ; La-politique-africaine-de-la.html” ; MICHAILOV (Serge) : ” L’aide française au Sahel n’est que du saupoudrage”, IRIS, Le Point Afrique, interview, 9 mai 2017 :  (propos recueillis par Agnès FAIVRE), http://www.iris-france.org/94127-laide-francaise-au-sahel-nest-que-du-saupoudrage/

[9] Le G5 Sahel ou « G5S » est un cadre institutionnel de coordination et de suivi de la coopération régionale en matière de politiques de développement et de sécurité, créé lors d’un sommet du 15 au 17 février 2014 par cinq États du Sahel : MAURITANIE, MALI, BURKINA FASO, NIGER ET TCHAD.

[10] Il retrouvera le « perchoir » de 1978 à 1981 et de 1986 à 1988.

[11] L’on pense notamment à la critique de François MITTERRAND dans son ouvrage Le coup d’Etat permanent : « Le secteur réservé, dont on ne décèle pas la moindre trace dans la Constitution, ressemble comme un frère au secret du roi. », Ed. Plon (1964). Ce n’est qu’après l’élection présidentielle de 1965 – où Mitterrand fut le candidat unique de la Gauche et l’opposant au général De Gaulle, que le livre connut un réel succès et fut l’objet de nombreuses rééditions :  10/18 (1965), Julliard (1984), Les Belles Lettres, 2010. On sait comment, par la suite, élu Président de la République en 1981, combien l’auteur du pamphlet contre les institutions de la 5ème République et leur pratique gaulliste, se coula à merveille dans celles-ci…

[12] Voir notamment la Côte d’Ivoire, le Gabon, le Cameroun, etc.

[13] Algérie, Maroc, Tunisie, Libye.

[14] Au MALI, note Bertrand BADIE,  “l’appel à la France était signé d’un président intérimaire, porteur d’une faible légitimité, otage de putschistes jamais réellement rentrés dans leurs casernes et qui, semble-t-il, l’avaient auparavant agressé puis laissé se faire soigner dans un hôpital parisien. Ce retour du bilatéralisme  fait renaître les anciens cercles vicieux et confond à nouveau soutien et tutelle, risquant de rendre plus difficiles et plus équivoques la sortie du conflit et la reconstruction de demain.” (cf.  préface de Bertrand BADIE à l’ouvrage La guerre au Mali, op. cit. Voir supra, Note 3).    

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