« On est là… »

Boîte postale : gilets-jaunes rond-point…

par Philippe TANCELIN

 

Elle est bien là, on ne l’a pas entendue venir, toute électrique et bien jaune qu’elle est. Qui çà?… La voiture du postier… Il est là le facteur qui descend de sa voiture une carte postale à la main… Ils sont bien là les 20 gilets jaunes à côté du rond-point d’Aubenas (Ardèche). Ils la réceptionnent la carte qui vient de…

S’ils étaient ailleurs en manifestation ou en assemblée, elle serait là quand même la boite aux lettres jaune, accrochée à un pilier de l’arrêt des cars « rond-point de Millet…. » et le facteur la déposerait dans la boîte… Les GJ la recueilleraient le soir même ou le lendemain… Elle viendrait d’un autre département ou mieux du Niger, du Sénégal, d’Irlande, du Danemark, de Belgique… Les GJ du rond-point ont tout un album de ces cartes postales timbrées avec le cachet de la poste qui fait foi…Ce sont des cartes sur lesquelles on peut lire un mot doux, de soutien, de solidarité ou simplement un bonjour d’ailleurs à ici pour dire : « on est là « partout… de partout et à destination de partout… »

En effet il n’y a pas que les sites, les listes, les réseaux qui permettent la communication rapide d’informations et de mobilisations par internet, il y a aussi ces modestes boîtes postales qui portent les messages adressés au mouvement, non moins que les petites formes de quatre pages A4 comme ici « la gazette de millet » ou d’autres qui communiquent localement, témoignent de la répression, corrigent les déformations médiatiques, critiquent les déclarations des politiques « faussaires », jouent avec humour sur les effets d’annonce, revendiquent le droit au rêve, un rêve à portée de réalité à la condition qu’on écoute qu’on entende… ce qui se dit et encore mieux ce qui se pense, ce qui se discute, se débat, s’enthousiasme à travers les assemblées locales régulières…

 

Sorcy Saint Martin, France le 26 Janvier 2019:
A l’appel des Gilets Jaunes de Commercy (commune ˆ proximitŽ) une AssemblŽe des AssemblŽes (de Gilets Jaunes) s’organise dans la Meuse. Des dŽlŽgations de Gilets Jaunes de la France entire sont prŽsentes pour une journŽe de dŽbat. La salle accueille environ 250 personnes, dŽlŽguŽs, observateurs ou journalistes.

Bien sûr, hier, il y eut Commercy, aujourd’hui St Nazaire et demain peut-être Montpellier ou Montceau-les-Mines, c’est-à-dire ces assemblées des assemblées qui échangent avec émotion, rassemblent les comptes-rendus des délégués des assemblées locales, synthétisent et depuis les synthèses, émettent des propositions, suggestions qui seront débattues dans les assemblées locales. Bien sur il y a ce passage permanent du local au global selon un lent et profond apprentissage de la démocratie mais il y a surtout ce retour vers le local où en première et dernière instance, se réfléchissent, se décident, s’inventent les termes des rapports de force, les tactiques de riposte, les détournement-contournements d’interdits qu’implique le système en place et ses dispositifs répressifs. Ce sont dans ces assemblées locales de quelques ou plusieurs dizaines de personnes selon les cas, les lieux, que le devenir au jour le jour d’un mouvement-gilets-jaunes s’écrit ponctuellement et historiquement depuis un principe de résonance entre toutes les assemblées. Ce principe fomente la cohérence mais aussi la cohésion depuis et au-delà des appartenances politiques, philosophiques, religieuses….

 

 

Il n’est qu’à sillonner au sein d’un département, d’une région, de l’hexagone, ces micro et macro assemblées locales pour mesurer l’immense défi que lance au système libéral actuel, la sourde toile d’initiatives locales qui se tisse en résistance non seulement contre l’injustice sociale mais aussi la déshumanisation des rapports entre les êtres, le mépris des besoins de chacun, le refus de l’imaginaire, l’absence de fraternité, la négation du droit d’exister autrement que par discrimination, la culpabilisation des victimes de toutes les formes d’oppression-répression…

 

Il y à quelques jours, afin de briser le silence médiatique sur la réalité ressentie, c’était à Aubenas la tentative de recréer de la visibilité hors des manifestations, en réinvestissant les ronds-points. Les GJ locaux ralentirent le trafic de la circulation. Ils étaient munis de pancartes sur lesquelles ils avaient écrit sous le concept « coupable »,ce au nom de quoi ils ne voulaient plus être « criminalisés » : crime de pauvreté, crime de désir, crime de rêve d’un jour meilleur, crime de solidarité, crime de construction ensemble, crime de protestation, crime de dignité.

« Les gens ont été heureusement surpris de nous voir resurgir là et ils l’ont manifesté clairement »

 

Cet essai de réinvestissement du rond-point ne dispensera pas du tractage régulier à Leclerc, Intermarché, sur le marché en ville, tandis que toujours localement, en assemblée démocratique, on crée des sites, des listes, on discute de la formation de conseils municipaux en participation avec les conseils élus, s’ils sont ouverts comme dans une commune non loin ou encore de la création de conseils parallèles selon un rapport de force avec les élus réfractaires.

Ici et là, depuis un vécu de réalité concrète, il n’y a pas que les idées qui fusent, on agit, on prend des décisions qui dialoguent avec le contexte. On ne discute pas de politique, on agit politique. On ne se dispute pas sur des interprétations théoriques, on crée de la résonance entre tous depuis une pensée pratique de la spécificité des circonstances dans le contexte local-global.

« bien entendu, il peut et il doit même y avoir des tensions, on ne se rassemble pas pour se mettre d’accord sur tout. Ce qui nous rassemble c’est d’abord la réalité qui nous étouffe. Ensuite, ce qui nous réunit malgré les divisions, c’est l’espoir de sortir de cette réalité par la force de nos différences ».

Ce sont précisément ces différences, coexistant y compris en s’opposant mais sans s’exclure, qui reconstruisent de la démocratie dont les stratégies de division du système avaient fait disparaître le cœur. De même, elles stimulent une imagination de plus en plus féconde dont on voit dans chaque action les effets créateurs. Quand il y a débordements de cette imagination au point de ne plus dessiner que des perspectives d’actions fuyantes, ils sont rapidement maîtrisés par des glissements dans l’humour dont on retrouve trace sur les pancartes, banderoles ou sur les lèvres de cette jeune étudiante qui dégoûtée par l’atmosphère de compétition et d’excellence s’est mise en auto-formation. Au milieu du défilé des organisations contre la loi anticasseurs, elle lance : « ne rêvons pas qu’il faut rêver : rêve-action même désir même combat ».

Contre le discrédit jeté sur les GJ, à travers certaines manœuvres médiatiques, contre les fausses estimations quantitatives des manifestations, contre la mise sous silence de ce qui se passe réellement sur le terrain du local, le « On est là », n’est pas seulement le rappel d’un non effacement, d’une non perte de souffle du mouvement mais l’affirmation d’une qualité de la présence de chacune, chacun sans délégation, sans représentation, sans substitution… « On est là » exprime un être-là sous urgence de vivre dans et par des gestes qui refondent une dignité prise en otage par un système dégradant. « On est là » n’indique pas un nombre matériel défini mais cet infini spirituel de la légitimité d’un seul à être des milliers dans sa tête.

«  On ne défile pas en messe laïque avec le sermon organisationnel et la bénédiction finale de dispersion, on est là… point ».

A ce titre, Mesdames, Messieurs les témoins de chaque jour d’un gilet jaune en son mouvement, il va vous falloir compter avec ce que vous n’avez pas vu ou refusé de voir de lui et ce qu’il devient en son aspiration à un monde meilleur, ce qu’il préfigure d’autrement vivre que dans des gestes qu’on n’a pas choisis, ce qu’il ne rêve pas de vous mais ce qu’il en exige à hauteur de sa dignité d’homme recouvrée.

 

Mesdames, Messieurs les professeurs d’éducation morale, civique, maîtresses, maîtres à réfléchir le bon, le mauvais pour une société authentiquement démocratique.. Mesdames, Messieurs les créateurs de beauté en toutes matières, il va vous falloir compter avec ce que par taille de mépris et d’incompréhension, vous n’avez pas imaginé, vous n’avez pas analysé et qui déjà fait tanguer vos représentations jusqu’à s’abîmer au sens propre.

Quelque soit l’avenir, et ce que vous deviendrez faute d’imaginaire de solidarité, fraternité « on est là » a une adresse postale à laquelle écrire et une boîte où peut être reçu votre message… C’est sur un rond-point et si vous n’avez ni crayon, ni papier, ni timbre, le mieux est de vous y rendre, d’être là ne serait-ce que pour apprendre à ne pas rêver vous en sortir comme si rien ne se passait… Rappelez-vous ce fragment d’Héraclite :

«  Comment quelqu’un peut-il se cacher devant ce qui ne sombre jamais »

Philippe TANCELIN

poète-philosophe

professeur émérite de

l’Université de Paris VIII

14 avril 2019

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