Tribune 4    

Révélation d’une avant-garde… La grande peur d’une apparition

Par Philippe TANCELIN

 

Par un vent glacial et puissant qui accentue le ressenti de froid et malgré les quelques braseros dont les lueurs réchauffent plus les esprits que les corps, ils sont cette nuit de la St Sylvestre vers 22h un peu plus d’une centaine de gilets jaunes sur le grand rond-point d’Aubenas en Ardèche… Quelques drapeaux tricolores sont plantés au sommet de modestes tentes abris. Au centre de la partie blanche du drapeau, un poing levé suivi du dessin du département.

D’abord, c’est le partage de sourires illuminés de tendresse qui circule d’un regard, d’un visage à l’autre sans hésitation, à l’adresse de tout venant avec gilet ou non, puis c’est le partage encore, celui de nourritures apportées par chacun(e) et sont offertes ici simplement, généreusement par les mains tendues. Certaines de ces mains sont frêles, d’autres plus marquées par le dur ouvrage. Elles émergent de plusieurs couches de tricots, blousons, anoraks pour affronter les bourrasques.

Ensuite, c’est la parole, tel un fleuve puissant et régulier qui file de lèvres en lèvres, liées par une même joyeuse pensée critique. Elle s’anime d’une singularité d’expressions habitées du réel qui transforme à cœur ouvert la langue de communication en une corne d’abondance d’échanges.

Là, on vit au présent, on profère, on témoigne de cette mutuelle reconnaissance d’être debout ensemble à contre-courant des logiques politiciennes. On s’encourage à une écriture collective de l’histoire, une autre histoire surgie de manière atypique, subversive qui lance un défi à sa propre mémoire populaire. On s’enflamme par l’imaginaire d’un lendemain fier de la dignité recouvrée grâce à l’héritage de résistances en train de se constituer et de se transmettre aux enfants et petits-enfants…

Sur l’herbe rase du rond-point, derrière les tentes se dressent en mémoire des morts du mouvement onze croix blanches ceintes de fragments de gilets jaunes.

Lors, d’autres sont venus… ils sont près de deux cents, dos aux centres commerciaux, les yeux vers la plaine et au loin les collines. On découvre un étonnant mélange de générations, depuis les plus adolescents, leurs grands frères et sœurs, leurs parents dansant au rythme des flammèches qui s’échappent des braseros, jusqu’aux plus âgés des grands-parents et même arrière grands-parents, siégeant sur leur chaise de camping, couvertures polaires aux genoux.

Ils rient d’un bon rire qui refuse bien les vœux d’un Président imbu « du pouvoir qui lui a été malencontreusement prêté mais  appartient au peuple qui le reprend » avec ses chants comme celui des « partisans » selon une écriture magistralement actualisée.

« Vaut mieux mourir debout que de vivre à genoux », « Ne lâchons pas nos enfants face aux lâchetés des possédants » peut-on lire sur les gilets.

Si d’aucuns entre les nantis, les éclairés, les élites et parmi eux tant d’autres « Assis » se demandent aujourd’hui «qu’est-ce que le peuple ?» « Où est le peuple ? »  « Qui se prétend peuple ? »… Qu’ils apprennent et sachent entendre  ceci : OUI depuis deux mois en France et pour une durée qui n’appartient qu’au courage de la Fraternité lorsqu’elle sort de ses gravures dans la pierre des édifices pour retrouver la ronde vivante des indignés, des révoltés, oui, le PEUPLE se réinvente dans une nomination qu’il prononce nouvellement. Il crée, écrit les événements de tout son corps pensant avec une orthographe du combat de l’imaginaire, selon d’autres conjugaisons de manifestations, d’étonnants tissages de solidarités, de bouleversants accords de participes avec les auxiliaires Avoir et Être qui ont été détournés par les grands propriétaires d’actions et de pensée du progrès ou encore d’une post-modernité anesthésiante.

Oui, il serait temps de percevoir l’intelligence et la créativité, de cette avant-garde révélée de femmes et d’hommes dessinant le vrai visage d’un peuple libre dont on dissimule la lucidité sous le voile de « gilets jaunes radicaux » quand ils écrivent sur certaines de leurs affiches : « Sachez bien une chose, ce mouvement des gilets jaunes est sûrement l’une des dernières révoltes populaires de masses, possible en France. Dans les prochaines années, l’intelligence artificielle, la reconnaissance faciale, les techniques de maintien de l’ordre et de surveillance empêcheront les peuples de se soulever. Pensez-y avant de raccrocher le gilet. »

Cette avant-garde sur le grand rond-point d’Aubenas ou de tant d’autres ailleurs en le premier de l’an 2019, porte à voix haute et à visage découvert le véritable poème d’habiter autrement la vie et le monde, de les aimer, de s’aimer d’une juste manière humaine.

La sage pensée ingénieuse, poétique qui anime pour une large part ce mouvement de révolte contre les injustices et les inégalités, protège aussi la nature. Elle y est chérie et respectée au nom même des signes-répliques par lesquels elle se manifeste face aux attentats que commet contre elle le système économique mondial et les ordures qu’il répand.

Contre une peur certaine de l’autre que suscite notre seul complexe sécuritaire, réapprenons à nous inquiéter les uns des autres à travers ces gilets de protection qui ont la couleur solaire de notre possible humain devenir.

Philippe TANCELIN /Poète-philosophe

2 janvier 2019

Ci-contre, à Aubenas, la photo bordant la route avec l’inscription :

« Nous sommes ici pour notre avenir commun,
Nous donnons de notre temps pour nous faire entendre !!!».

PS : Les deux photos illustrant la Tribune ont été prises à Aubenas par Philippe TANCELIN lui-même.

 

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