14 juillet 2019 : Fête de la Nation française et de la souveraineté du peuple français 

ou

Fête de l’armée ? Ode à l’Europe ? Allégeance à l’OTAN ?

par Louis SAISI

 Ce 14 juillet 2019 restera dans les mémoires…

Et ce, pour au moins deux raisons :

  • la dilution du caractère national de la célébration ;
  • l’exacerbation du primat de la parade militaire et des problèmes de défense.

I/ La dilution du caractère national de la célébration

Étaient conviés à la cérémonie du 14 juillet 2019, Angela MERKEL, la chancelière allemande, mais aussi Jean-Claude JUNCKER, le président de la Commission européenne, et Jens STOLTENBERG, le secrétaire général de l’OTAN.

Neuf autres invités du président français,  représentants d’Etats européens, se partageaient également la tribune officielle.

Ces représentants d’États européens incarnaient l’Initiative Européenne d’Intervention (IEI), née il y a un an sous l’impulsion du président MACRON. C’est ainsi que dans le défilé à pied, des Champs-Élysées à Concorde, les emblèmes des neuf pays qui, avec la France, participant à cette initiative – Allemagne, Royaume-Uni, Espagne, Portugal, Belgique, Danemark, Pays-Bas, Estonie, et Finlande – côtoyaient le drapeau tricolore. Les représentants de ces neuf pays, le président de la Commission européenne et le secrétaire général de l’OTAN devaient ensuite partager un rapide déjeuner à l’Élysée.

A/ LA PROMOTION DE L’Europe de la défense

Emmanuel MACRON a fait de la relance de la vitalité de l’Union européenne en général et de sa défense en particulier ses thèmes de prédilection, jugeant crucial pour le Vieux continent d’accroître son autonomie stratégique, en liens avec l’OTAN, conformément au Traité de Lisbonne (article 42-7, cf. infra, note 2).

En septembre 2017, le président de la République française avait lancé l’idée d’une « Initiative européenne d’intervention » (IEI) dans le domaine de la défense dont le but était de développer une « culture stratégique commune ». L’objectif était de doter l’Europe, au début de la prochaine décennie, d’une « force commune d’intervention », d’un « budget de défense commun » et d’une « doctrine commune » afin que les Européens soient capables d’agir ensemble militairement de façon « convaincante ».

1/ L’origine de l’initiative française

L’initiative faisait elle-même suite à celle du 17 novembre 2015 lorsque, après les attentats du 13 novembre 2015 [1], le ministre français de la défense Jean-Yves LE DRIAN avait activé la disposition de l’article 42 (7) [2] du TUE afin de demander l’appui des autres membres de l’Union européenne.

Les motivations de l’activation de cette disposition par la France pouvaient paraître surprenantes car l’article 222 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne est spécialement consacré à la mise en œuvre d’une clause de solidarité en cas d’attaque terroriste ou de catastrophe naturelle ou d’origine humaine sur le territoire d’un État membre[3]. Mais selon les analystes et le Parlement européen, le recours à l’article 42 du TUE  permettait à la France d’éviter de solliciter le déclenchement du dispositif lourd de mobilisation des divers organes de l’UE (Commission, Haut Représentant, Conseil) et de renforcer rapidement la coordination et l’échange d’informations au niveau européen. Il reste que dans sa résolution du 21 janvier 2016 le Parlement européen y a surtout vu « une occasion unique de jeter les bases d’une union européenne de la défense solide et durable » qui permettait ainsi d’aller encore plus loin…

Le 25 juin 2018 le président MACRON s’inscrivit dans l’objectif de création « d’une vraie armée européenne ». La coopération structurée permanente, ou PESCO, déjà adoptée par l’UE, fournit un premier cadre de coopération, dans laquelle se développe la nouvelle initiative d’intervention militaire à dix.

2/ La PESCO et le Traité de Lisbonne

En effet, en anglais, la PESCO ou Permanent Structured Cooperation est une disposition du traité de Lisbonne [4] qui introduit la possibilité pour un noyau d’États de l’Union européenne de développer leur collaboration dans le domaine de la défense. Prévue pour voir le jour en 2010, elle n’est finalement activée qu’en 2017 par un large groupe de 25 États membres de l’Union.

Il s’agit d’une coopération « structurée » et « permanente », à l’image de ce qui s’est fait pour la zone Euro et l’Union économique et monétaire. On peut l’apparenter à une Eurozone de la Défense en quelque sorte…

Les États membres qui participent ne s’engagent pas, en soi, à dépenser davantage pour la défense mais surtout à dépenser mieux et en évitant les duplications. Ils doivent ainsi s’engager à consacrer un peu plus d’argent de leur budget défense aux équipements (20% au minimum de leur budget défense) et au développement technologique (2% au minimum de leur budget défense). Mais, surtout, Ils s’engagent à travailler davantage en coopération les uns avec les autres, sur différents projets industriels, capacitaires ou opérationnels. Ils devront s’engager enfin à fournir hommes et équipements pour les missions ou opérations décidées en commun, à améliorer la disponibilité de leurs forces, voire à accélérer leurs procédures internes de décision. Les pays participants s’engagent également à participer à un ou deux projets « structurants », de nature capacitaire (industrielle) ou opérationnelle. Une cinquantaine de projets ont été ainsi présentés. Certains font doublon ou ne sont pas très originaux (et consistent à (re)présenter un projet déjà mené en bilatéral ou multilatéral). Ces projets doivent d’abord être évalués selon une grille de notation définie par l’Agence européenne de défense (§ 3 de l’article 42 précité) et l’état-major de l’UE.

B/ Fête nationale ou exhibition internationale de muscles et de force ?

La fête nationale d’un pays, sans être forcément cocardière ni encore moins xénophobe, est traditionnellement liée à son histoire, à sa culture, bref à son « récit national » mais aussi, ne l’oublions pas, à son projet politique qui le propulse dans l’avenir, et qui, dans les démocraties, est le choix et l’expression d’un peuple souverain… Cette fête sert à souder le sentiment national par l’évocation mémorielle des épreuves traversées et des sursauts nationaux au service de la liberté et de la fraternité avec le désir de vouloir continuer à vivre ensemble.

Car, comme le disait Ernest RENAN dans sa célèbre conférence donnée à la Sorbonne le 11 mars 1882, « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis […] Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. […] L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie […] Je me résume, Messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagne. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. » [5]

Elle n’est pas enfermement ni repli sur soi car elle n’empêche pas, bien au contraire, la coopération avec les autres nations du monde et la recherche de la paix conformément à l’esprit de la Charte des Nations unies de 1945 ou de la Déclaration universelle des droits de l’Homme du 10 décembre 1948.

Il est peu de pays qui, organisant leur propre « fête nationale », pratiquent dans le monde un tel œcuménisme se manifestant aujourd’hui, lors du défilé français du 14 juillet, par la représentation d’États étrangers dans la tribune officielle…

Bien que leur naissance, en tant que Nation libre, le 4 juillet 1776, ait été très tributaire de l’aide de la France, les États-Unis ont toujours fait, de l’anniversaire de cet évènement, une fête typiquement nationale américaine sans y mêler une armada d’États étrangers ni davantage la diluer dans des organisations internationales, comme par exemple l’OTAN…

Certes, en France, l’ambassadeur des États-Unis se rend traditionnellement au cimetière de Picpus, à Paris, pour rendre hommage au marquis de LA FAYETTE, cérémonie officielle à laquelle assistent également diverses autorités françaises.

Mais dans tous les États-Unis, en général, et à WASHINGTON, dans la capitale fédérale, c’est une célébration exclusivement américaine qui, par ailleurs, n’est pas la fête de l’armée.

Le président des États-Unis préside aux festivités en présence du vice-président, de membres de son administration, du Congrès et des représentants de toutes les branches de l’armée. C’est une cérémonie civile.

II/ Fête de la Nation ou parade militaire ?  L’exacerbation du primat de la parade militaire et des problèmes de défense

Le 14 juillet est-il la fête de la Nation ou une simple parade militaire à la gloire de nos armées ?

Depuis 1880, la question n’est certes pas nouvelle, mais le renforcement, cette année, du caractère militaire de la fête du 14 juillet – à laquelle étaient conviés neuf représentants de pays européens, le président de la Commission européenne et le secrétaire général de l’OTAN adeptes de la mise en œuvre d’une politique commune de défense et au cours de laquelle ont été exhibés de nouveaux équipements militaires et à l’occasion de laquelle l’armée de l’Air s’est vue confier la guerre spatiale – accentue l’erreur originelle des pères fondateurs de la 3ème République.

N’y a-t-il pas quelque paradoxe à célébrer ainsi l’Armée, et en même temps considérer qu’on lui assigne le rôle de « grande muette » [6], son devoir étant d’obéir et de servir l’autorité civile. Certes, aujourd’hui, les militaires ont acquis le droit de vote et certains médias ont été trop prompts à considérer que l’expression serait devenue obsolète. Mais il reste que malgré l’irruption d’Internet et des réseaux sociaux subsiste l’application aux militaires de la règle du « devoir de réserve » elle-même applicable aux fonctionnaires. Et cette obligation est très stricte vis-à-vis des Hauts fonctionnaires comme des Hauts gradés de l’Armée.

Pour autant, depuis 1945, force est de constater que si l’Armée fut pendant longtemps la « grande muette » de la République, elle ne fut pas pour autant toujours forcément discrète et neutre vis-à-vis du pouvoir politique, notamment depuis 1958 : comité insurrectionnel de salut public autour du général MASSU, à Alger, le 13 mai 1958 demandant le retour du général de GAULLE aux affaires du pays ; un peu plus tard, putsch du 21 avril 1961 des généraux CHALLE, JOUHAUD, SALAN et ZELLER, également appelé putsch d’Alger, considéré comme une tentative de coup d’État fomentée par une partie des militaires de carrière de l’armée française en Algérie s’insurgeant contre la politique du gouvernement mettant en oeuvre le processus d’indépendance de l’Algérie  ; critiques publiques du Chef d’Etat Major Pierre de VILLIERS, en juillet 2017, contre l‘insuffisance des crédits de défense, puis démission le 19 juillet 2017 de celui-ci…

Pourtant, cette année encore, le 14 juillet s’est traduit par une parade militaire, avec, à sa tête, le président de la République, comme « chef des armées » (article 15 de la Constitution).

Mais être « chef des armées » signifie-t-il nécessairement être le maître des cérémonies du déploiement de forces militaires dans Paris, en temps de paix, et habituer ainsi nos concitoyens au spectacle des beaux et rutilants uniformes guerriers et de la descente de chars et d’autres armes de combat sur l’avenue des Champs-Élysées?

C’est vrai que cette curieuse habitude a été prise, depuis 1880, de célébrer la fête de la Fédération du 14 juillet 1790 sous la forme d’une parade militaire.

A/ L’origine de la parade militaire

En 1880, une loi promulguée le 6 juillet fait de la prise de la Bastille et de la fête de la Fédération (14 juillet) une fête nationale. La même année, une revue militaire, réunissant plusieurs dizaines de milliers de spectateurs et en présence du président de la République Jules GREVY se déroule sur l’hippodrome de Longchamp, c’est la fameuse « revue de Longchamp ». Politiquement, il s’agit de montrer le redressement militaire de la France après la défaite de 1870 et d’entretenir dans l’opinion publique l’esprit de mobilisation pour recouvrer, grâce à l’armée, les provinces perdues (Alsace et une partie de la Lorraine). Jusqu’en 1914, la fête du 14 Juillet se fait à Longchamp, dans le bois de Boulogne, toujours dans cet esprit là.

C’était aussi une opération politique de restauration de l’image de l’armée française au sein de l’opinion. En effet, lorsque la jeune Troisième République décida, en 1880, de célébrer la fête nationale le 14 juillet, le souvenir de la désastreuse capitulation de Sedan était encore très présent dans les mémoires. Ceci explique que le président du Conseil, l’habile et très manœuvrier Charles de FREYCINET – polytechnicien et ancien délégué à la guerre du gouvernement de défense nationale (1870-1871) – décida de profiter de l’occasion pour restaurer l’image de l’armée française dans l’opinion publique.

C’était donc le contexte politique particulier né de la défaite de la France contre la Prusse en 1870 – avec l’amputation de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine – qui fit de la célébration du 14 juillet une parade militaire.

B/ Une célébration bien éloignée, dès les origines, des racines populaires du 14 juillet 1789

Factuellement, le 14 juillet 1789 c’est la prise de la Bastille par le peuple de Paris : c’est donc un évènement populaire.

Mais, depuis 1880, avec l’organisation de la parade militaire du 14 juillet, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce qui est célébré, ce n’est pas tant la prise de la Bastille que la Fête de la Fédération intervenue un an après…

1/Le contexte de la prise de la Bastille

En juillet 1789, l’agitation du peuple parisien est à son comble à la suite du renvoi, le 11 juillet, de Jacques NECKER, alors très populaire ministre d’Etat de Louis XVI (annoncé le 12 juillet par le journaliste Camille DESMOULINS), et du fait de la présence de troupes mercenaires aux abords de la ville.

Trois jours plus tard après le renvoi du Ministre, la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, par le peuple de Paris est, dans la tradition historiographique, considérée comme la première intervention d’ampleur du peuple parisien dans le cours de la Révolution et dans la vie politique française.

Il constitua un tournant radical dans le cours des événements mettant aux prises les Parisiens avec le pouvoir royal et ses relais administratifs. Il marqua l’effondrement de l’administration royale et provoqua une révolution municipale. La capitale puis le pays se mobilisèrent derrière les constituants.

À la prise de la Bastille par le peuple de Paris le 14 juillet 1789 succéda « la grande peur » qui se répandit dans les campagnes du 20 juillet 1789 au 6 août 1789, et même au-delà. Les paysans s’en prirent aux châteaux, réclamèrent, pour les brûler, les vieilles chartes sur lesquelles étaient inscrits les droits féodaux dont ils avaient demandé la suppression dans les cahiers de doléances. Dans ce mouvement de contestation violente des droits féodaux  certains historiens contemporains ont décelé une conscience politique et sociale neuve. Les insurgés se firent peur mutuellement et firent peur aux « aristocrates » et aux tenants de l’autorité monarchique, provoquant généralement la fuite de la noblesse et des intendants ; il y eut très peu de résistance militaire. Selon l’historien Georges LEFEBVRE [7], il semble n’y avoir eu aucune concertation entre ces divers foyers d’insurrection qui furent pourtant animés par des causes et des buts communs. En brûlant les châteaux et en détruisant les terriers (= cadastres seigneuriaux), les paysans exprimaient le souhait de la suppression de la féodalité. C’est ainsi que l’assemblée nationale l’ayant bien compris, décréta pour mettre fin aux désordres l’abolition des privilèges le 4 août 1789.

Parallèlement, dès le 15 juillet 1789, Louis XVI avait nommé le marquis de  LA FAYETTE (ci-contre) commandant de la garde parisienne afin de canaliser les mouvements populaires et d’assurer la protection des Parisiens. De son côté, l’Assemblée nationale eut très peur et cela accéléra la rédaction de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, après l’abolition des privilèges dans la nuit du 4 août 1789, un peu moins d’un mois plus tard. Au lendemain du 15 juillet 1789, des milices de citoyens s’étaient créées dans chaque ville sur le modèle de la garde nationale de Paris pour lutter contre toute menace, notamment pendant la grande peur. Des fédérations locales, régionales de gardes nationales se constituèrent dans le sud de la France dès le mois d’août 1789. Elles se répandirent dans le reste du pays.

2/ Les conséquences de la prise de la Bastille : la première fête nationale consensuelle : celle de la Fédération (14 juillet 1790)

C’est LA FAYETTE qui fut l’artisan de l’organisation, pour le premier anniversaire de la prise de la Bastille, d’une fête nationale célébrant cette fédération (union), proposition acceptée par l’Assemblée nationale. L’Assemblée voulut que cette commémoration du 14 Juillet célébrât l’unité de tous les Français.

Le théâtre de la fête fut le Champ-de-Mars, aménagé, pour la circonstance, à partir du 1er juillet, en un cirque à l’antique, dont la capacité était estimée à cent mille places. Au centre, avec des talus en forme de tribunes, fut érigé un autel, dédié à la Patrie, base d’un culte civique.

Le jour de la fête, les spectateurs furent estimés à deux cent cinquante mille. Les fédérés, venus de toutes les provinces, se joignirent aux fédérés parisiens – estimés quant à eux à cent mille – en défilant avec leurs drapeaux, montrant ainsi l’union de la Nation.

Selon le peintre Charles THÉVENIN (1764-1838) qui immortalisa un peu plus tard l’évènement, en 1795, dans son célèbre tableau La Fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, au Champ-de-Mars (Paris, musée Carnavalet) (voir ci-contre), le roi était placé sous un chapiteau adossé à l’École militaire, sur la droite de la toile. Face à lui, un arc de triomphe clôturait l’autre extrémité du Champ-de-Mars, ouvrant sur la Seine. Au centre, une messe était célébrée par TALLEYRAND, avec trois cents prêtres. Succédant à la messe, venait ensuite la prestation des serments. Le marquis de LA FAYETTE (arrivant sur un cheval blanc), au nom des gardes fédérés, prononça celui de la garde nationale. Fidélité à la Nation, à la loi et au roi, engagement à maintenir la Constitution acceptée par le roi, protection de la sûreté des personnes exprimaient le contenu essentiel de cette prestation. Le président de l’Assemblée, Charles de BONNAY [8], prêta serment pour l’ensemble des députés et leurs électeurs. Les députés des quatre-vingt-trois départements assistaient à la fête.

Puis Louis XVI intervint, comme chef de l’exécutif, pour prêter, à son tour, serment de fidélité à la Constitution et s’engager à appliquer et respecter la loi. Un Te Deum fut donné, les participants se quittèrent au milieu des embrassades, figurées dans le tableau de THÉVENIN comme un thème récurrent des célébrations collectives cher à DAVID. Les républicains de 1880 occultèrent de leur fête la messe et le Te Deum : la fête républicaine, avant même 1905, devint alors une fête sans Dieu.

Malgré un ciel lourd et pluvieux, la participation de la foule fut très forte et enthousiaste

C’est dire qu’en juillet 1790, une réelle ferveur pour les idées nouvelles cohabitait avec l’attachement à la personne du Roi. Pour la première fois, la marche des provinces vers Paris illustrait à la fois l’unité nationale, la convergence vers le centre du pays et le renoncement aux particularismes locaux.

3/ Un consensus à la vie brève : la fusillade du Champ-de-Mars (17 juillet 1791)

Mais ce consensus apparent recouvrait beaucoup d’ambiguïtés et devait rester comme une parenthèse courte et précaire dans l’histoire de la Révolution ; bientôt les fédérés pousseront à une radicalisation de la Révolution et l’enthousiasme de la première fête de la Fédération disparut très vite lors de la suivante, en 1791.

En effet, nous dit le grand historien Albert MATHIEZ, dans son lumineux ouvrage La Révolution française [9] : « Louis XVI n’avait jamais renoncé sincèrement à l’héritage de ses ancêtres. S’il avait consenti, après les journées d’octobre, à suivre les directions de La Fayette, c’est que celui-ci lui avait promis de lui conserver et fortifier ce qui lui restait de pouvoir…

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« Son plan est simple. Il endormira les révolutionnaires par une apparente résignation à leurs volontés, mais il ne fera rien pour faciliter l’application de la Constitution. Au contraire ! » [10]

À partir de janvier 1791, des bruits coururent sur une possible et très prochaine fuite du Roi. Au printemps de 1791, la situation politique se dégrada entre le Roi et l’Assemblée nationale (rassemblement d’émigrés aux frontières, atermoiements du Roi pour accepter la Constitution ainsi que la constitution civile du Clergé, etc.). Dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, le Roi tenta de passer à l’étranger mais sa fuite fut stoppée à Varennes.

Au cours du mois de juillet qui suivit, la situation se compliqua.

Le 14 juillet 1791, dans un discours vigoureux, ROBESPIERRE (ci-contre) – qui avait demandé le 23 juin précédent que “des couronnes civiques soient décernées aux citoyens qui ont arrêté le roi à Varennes” – mit en cause l’inviolabilité du Roi : 

« Le crime légalement impuni est en soi une monstruosité révoltante dans l’ordre social, ou plutôt il est le renversement absolu de l’ordre social. Si le crime est commis par le premier fonctionnaire public, par le magistrat suprême, je ne vois là que deux raisons de plus de sévir : la première, que le coupable était lié à la patrie par un devoir plus saint ; la seconde, que comme il est armé d’un grand pouvoir, il est bien plus dangereux de ne pas réprimer ses attentats. Le roi est inviolable, dites-vous : il ne peut pas être puni : telle est la loi… Vous vous calomniez vous-mêmes ! Non, jamais vous n’avez décrété qu’il y eût un homme au-dessus des lois, un homme qui pourrait impunément attenter à la liberté, à l’existence de la nation, et insulter paisiblement, dans l’opulence et dans la gloire, au désespoir d’un peuple malheureux et dégradé ! […] Mais avez-vous étendu cette inviolabilité jusqu’à la faculté de commettre le crime ? Et oserez-vous dire que les représentants du souverain ont des droits moins étendus pour leur sûreté individuelle que celui dont ils sont venus restreindre le pouvoir, celui à qui ils ont délégué, au nom de la nation, le pouvoir dont il est revêtu ? Le roi est inviolable ! Mais les peuples ne le sont-ils pas aussi ? Le roi est inviolable par une fiction ; les peuples le sont par le droit sacré de la nature ; et que faites-vous en couvrant le roi de l’égide de l’inviolabilité, si vous n’immolez l’inviolabilité des peuples à celle des rois !»

BARNAVE (ci-contre), à la tête des constitutionnels, et surtout fraîchement acquis à la cause de la Reine Marie-Antoinette, répondit le 15 juillet 1791 par un discours favorable au Roi et à la monarchie constitutionnelle : « Je place ici la véritable question. Allons-nous terminer la Révolution, allons-nous la recommencer ?… Un pas de plus serait un acte funeste et coupable ; un pas de plus dans la ligne de la liberté serait la destruction de la royauté ; un pas de plus dans la ligne de l’égalité, la destruction de la propriété. » [11]. Il souhaitait la consolidation de la monarchie constitutionnelle et défendit ardemment l’inviolabilité du roi « principe conservateur de toute monarchie constitutionnelle » qu’il parvint à faire proclamer.

 L’Assemblée nationale, à dominante conservatrice, ne demandait qu’à se laisser séduire par la thèse de « l’enlèvement du Roi » développée par BAILLY en rendant quelques aristocrates à l’esprit surchauffé, notamment autour du marquis de BOUILLÉ, responsables car il s’agissait d’exonérer le Roi de sa propre responsabilité politique en le mettant hors de cause.

Elle valida donc sans peine l’appel au conservatisme du discours de BARNAVE.

A l’opposé, le peuple de Paris, soulevé par les Cordeliers et les sociétés fraternelles, ne se laissa pas convaincre par cette rhétorique, ni davantage par la pétition demandant le remplacement du Roi par une Régence.

Lors de l’été 1790 avait été fondée La société des Amis des Droits de l’homme et du citoyen qui prit vite le nom de club des Cordeliers, du nom du siège du Couvent des Cordeliers où ses membres se réunissaient. Chassés par BAILLY, ils durent migrer ensuite dans la salle du Musée, rue Dauphine. Mais cette société était plus qu’un club car elle s’était constituée comme un groupement de combat, se donnant comme « but principal… de dénoncer au tribunal de l’opinion publique les abus des différents pouvoirs et toute espèce d’atteinte aux Droits de l’homme ». Infatigables redresseurs de torts et des abus, ardents défenseurs des opprimés, ils surveillaient, contrôlaient, agissaient. Ils visitaient les prisons où étaient persécutés les patriotes. Ils enquêtaient, ouvraient des souscriptions, lançaient des pétitions, organisaient des manifestations et, si nécessaire, n’hésitaient pas à provoquer des émeutes. Ils se recrutaient dans la petite bourgeoisie et même parmi les citoyens passifs. « Sur leurs papiers officiels, nous dit MATHIEZ, ils arborent “l’œil de la surveillance“ [12] grand ouvert sur toutes les défaillances des élus et des fonctionnaires ».

Très vite, les Cordeliers essaimèrent dans des clubs de quartier s’exprimant sous le nom de « sociétés fraternelles » ou « sociétés populaires » et MARAT poussa à leur création dans tous les quartiers de Paris, avec souvent, à leur tête, de pauvres maîtres de pension qui commentaient les derniers décrets de la Constituante aux artisans, marchands de légumes et manœuvres du quartier. Ce sont eux, selon MATHIEZ, qui entreprirent “l’éducation politique des masses”.

Les Cordeliers développèrent ainsi une opposition farouche contre LA FAYETTE, contre les prêtres réfractaires et la Cour. Émules de Jean-Jacques ROUSSEAU, partisans d’une démocratie directe impliquant que la Constitution soit soumise à la ratification du peuple, ils exprimèrent très vite leur défiance vis-à-vis de l’oligarchie des politiciens qui avaient succédé à l’oligarchie des nobles et des prêtres.

Au mois de mai 1791, les Cordeliers se rapprochèrent des sociétés fraternelles pour se fédérer et le Comité central incarné notamment par le journaliste républicain ROBERT constitua leur lien. La crise économique et la baisse de l’assignat engendrèrent de la part des ouvriers de Paris une demande d’augmentation des salaires au moyen de nombreuses grèves éclatant chez les charpentiers, typographes, chapeliers, maréchaux ferrants, etc. malgré BAILLY. Le vote de la Loi Le CHAPELIER du 14 juin 1791 réprimant le délit de coalition fut la réponse de l’Assemblée nationale constituante à la demande sociale et à la contestation des Cordeliers

Le 17 juillet 1791, les Cordeliers se réunirent au Champ de Mars pour signer sur l’autel de la patrie une pétition exigeant la déchéance du Roi et la proclamation d’une République.

Mais, au soir de cette même journée, refusant toute participation populaire directe au processus de décision politique, les Constituants et la Commune de Paris (Bailly, maire de Paris) firent tirer, sans sommations, par la garde nationale (illustration ci-contre) sur les milliers de pétitionnaires qui s’étaient rassemblés sur le Champ-de-Mars, en faisant plusieurs dizaines de morts.

Du côté des manifestants, aucun bilan officiel ne fut dressé. Les estimations faites sur le coup varient de 10 morts selon la presse profayettiste et 12 selon BAILLY, à un maximum de 400 selon MARAT. Les estimations les plus nombreuses firent état d’environ 50 morts.

Cet évènement fut qualifié de « Saint-Barthélemy des patriotes [13]».

Le soir même, le club des Cordeliers fut fermé et des canons furent postés devant son entrée.

La garde nationale reçut les félicitations de l’Assemblée et de la municipalité de Paris pour son comportement sanguinaire lors de cette journée…

La répression fut organisée contre les auteurs de la manifestation du Champ de Mars. L’Assemblée constituante et la municipalité lancèrent des arrestations parmi les manifestants qu’elles rendirent responsables de la fusillade, alors que les sommations d’usage de dispersion, selon BAILLY lui-même, ne furent pas faites. Elle vota même une loi permettant de les poursuivre rétroactivement. La presse fut également visée : HÉBERT fut arrêté le 19 juillet 1791 avec son imprimeur et les vendeurs de son journal, les personnes collaborant à l’Ami du peuple (auteurs et imprimeurs) furent recherchées et arrêtées à partir du 20[ juillet ainsi que d’autres journaux. Des poursuites furent engagées contre les figures principales des Cordeliers et des Jacobins avant qu’une amnistie générale ne soit votée par l’Assemblée constituante sur la proposition du Roi.

C’est ainsi que le 14 septembre 1791, une même loi amnistiait le Roi, les pétitionnaires et les auteurs de la répression. La centaine de démocrates, encore prisonniers, fut enfin libérée.

LA FAYETTE, dont la popularité souffrit de la fusillade, démissionna le 8 octobre 1791 de son commandement de la Garde Nationale avant de se retirer dans ses terres.

Ainsi, en 1880, la 3ème République célébrait, à travers la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, un consensus qui n’existait plus dès l’année suivante. Elle célébrait aussi l’union des gardes nationales et de la Nation alors que, dès juillet 1791, cette union avait disparu dans le sang.

4/ Conséquences de la fin du consensus à partir du 17 juillet 1791

La fusillade du Champ-de-Mars laissa des traces durables dans la gauche populaire et son souvenir fut fréquemment invoqué par les sans-culottes, groupe militant actif qui apparut peu après cet évènement.

Une scission se fit jour au sein de la classe politique française. Ainsi, après la rupture entre le Roi et la Révolution, révélée par la fuite du Roi à Varennes, le Tiers état se divisa entre la bourgeoisie – dont la garde nationale était considérée, à juste titre, comme la représentante [14] – et le mouvement populaire (ci contre), clubs révolutionnaires compris.

L’évènement sanglant du 17 juillet 1791  entérina la séparation entre un groupe de révolutionnaires favorables à un gouvernement représentatif qui s’obstinait à vouloir tenir le peuple éloigné des affaires publiques (SIEYÈS) et les républicains ou démocrates, qui, lucides, envisageaient le risque de contradiction entre la volonté populaire et les représentants du peuple, ces derniers pouvant exercer une nouvelle tyrannie aussi redoutable et condamnable que celle d’un monarque.

C/ L’exemple des fêtes nationales dans d’autres pays 

Si d’autres pays européens ont également une tradition de défilés militaires à l’occasion de leur fête nationale, aucun n’a atteint l’ampleur de celui des Champs-Élysées. En effet, pour éviter qu’ils ne rappellent les régimes dictatoriaux de l’entre-deux-guerres, la dimension des défilés militaires a été fortement réduite en Italie et en Allemagne de l’Ouest – une habitude qui a été conservée dans l’Allemagne réunifiée.

Il en va de même en Espagne – souvenir de la néfaste dictature militaire franquiste – depuis l’instauration de la démocratie.

Quant aux pays scandinaves et au Royaume-Uni, ils préfèrent les parades de leur garde royale ou présidentielle au spectacle de nos beaux cavaliers et de nos chars d’assaut LECLERC… Au total, pas moins 4 300 militaires, 196 véhicules, 237 chevaux, 69 avions et 39 hélicoptères ont été  mobilisés lors du défilé du 14 juillet 2019 sur les Champs-Elysées dont on oublie, assez exceptionnellement, de chiffrer le coût…

Hors de l’UE, le goût pour les grands défilés militaires s’est conservé en RUSSIE, TURQUIE, CHINE, CORÉE du Nord…

Jusqu’à présent, les États-Unis étaient plus proches du modèle anglais et scandinave que de la tradition française. Le 4 juillet donne lieu outre-Atlantique à de multiples cérémonies et festivités, mais pas à un défilé militaire comme en France.

Aux États-Unis, dont l’histoire nationale jouxte celle de la Révolution française, le Jour de l’Indépendance (en anglais : Independence Day ou Fourth of July) est la fête nationale des États-Unis d’Amérique commémorant la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776, vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Le 4 juillet 1776, ou Independence Day, marque le jour où treize colonies britanniques fondèrent les États-Unis d’Amérique.

Ce jour-là est l’occasion de fêtes et de cérémonies célébrant l’histoire du pays, son gouvernement et ses traditions. Se déroulent notamment des feux d’artifice, des défilés (appelés « parades »), des barbecues, des pique-niques, des matchs de baseball, etc.

Aux États-Unis en général, et à WASHINGTON, dans la capitale fédérale, la fête nationale du 4 juillet célébrant l’indépendance des treize colonies originaires est une commémoration civile qui n’a jamais été dédiée à la gloire de l’armée…

Le président des États-Unis préside aux festivités en présence du vice-président, de membres de son administration, du Congrès et des représentants de toutes les branches de l’armée. C’est une cérémonie à caractère essentiellement civil.

Ce n’est que tout récemment – ce 4 juillet 2019 – qu’une dimension militaire à ces célébrations – acrobaties aériennes par la patrouille Blue Angels et présence de quelques tanks immobilisés au sol – a été ajoutée par le président TRUMP qui avouait avoir été impressionné par le défilé militaire du 14 juillet en France en 2018 auquel il avait été convié par son homologue le président MACRON…

Mais l’initiative du président TRUMP de vouloir militariser la fête de l’indépendance n’est pas du goût de tous les Washingtoniens. Pour certains d’entre eux, voir des tanks dans leur ville leur est complètement inhabituel et les met même en colère, et ils accusent TRUMP de « prendre en otage » la fête nationale. Quelques pancartes anti-TRUMP portent même l’inscription “Make out, not war” (Embrassez-vous, ne faites pas la guerre), ou encore “Thanks but no tanks” (Merci mais nous ne voulons pas de tanks).

Pour autant, malgré l’innovation, cet essai de militarisation de TRUMP ne rivalise pas encore avec notre parade 100% militaire du 14 juillet… À croire qu’en France c’est l’armée qui prit la Bastille le 14 juillet 1789…

Heureusement qu’à la fin de chaque parade militaire du 14 juillet, il reste encore La Marseillaise dans la magnifique orchestration de BERLIOZ pour nous rappeler, avec les vibrantes paroles de ROUGET DE LISLE, que la Révolution de 1789 n’était pas une promenade militaire sur les Champs-Elysées, mais une lutte pour l’égalité et contre la tyrannie…

CONCLUSIONS

1/ Le défilé militaire, en plaçant exclusivement nos armées au centre de la fête, ne saurait exprimer la réalité politique et symbolique de la Fête du 14 juillet. Si l’armée a naturellement sa place au sein de la Nation [15], pas plus que le Roi, hier, elle ne saurait l’incarner à elle seule. C’est donner une caricature de la réalité historique du 14 juillet 1789 que de persister dans cette voie ainsi ouverte, à tort, en 1880, par les pères fondateurs de la 3ème République dont l’inspiration a été tragiquement sommaire et courte. Sans doute, pour des raisons contingentes à la période, fallait-il, comme on nous l’a assez ressassé, songer dans un esprit patriotique, à la reconquête de l’Alsace-Moselle et donc montrer à la Prusse ce qu’était, dix ans après notre défaite, la force de nos armées pour rendre crédible ce projet de restitution de nos belles provinces de l’Est de la France et laver l’affront de la capitulation humiliante de SEDAN en 1870. Cette désastreuse défaite de 1870 sera certes réparée, à l’issue de la guerre de 1914-1918, mais au prix du sang de nos poilus et des larmes de leurs familles…

Comme on l’a souligné, au niveau européen, il n’existe pas de pays comparables à la France qui célèbrent une fête nationale sous la forme d’un défilé militaire quand dans les Républiques, ou même certains Royaumes (comme le Royaume Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande  du Nord), les autorités civiles elles-mêmes président aux destinées du pays et priment sur les autorités militaires.

Quant aux États-Unis, la timide innovation introduite témérairement par TRUMP, cette année, n’a pas été du goût de tous les Washingtoniens qui souhaitent conserver à leur fête nationale son caractère civil et non partisan…

Pour la France, il n’est pas sûr que le choix qui fut historiquement fait alors, puis sa pérennisation ensuite – consistant à transformer le 14 juillet en parade militaire – ait été judicieux car reposant sur des raisons politiquement très éloignées de l’esprit originel du 14 juillet.

2/ En effet, le 14 juillet 1789, l’évènement mémorable que l’on célèbre ne saurait être la fiction de la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790 comme trop souvent invoqué, car comme nous l’avons vu, dès le 17 juillet 1791, le consensus résultant du bloc « Roi-Nation, Assemblée nationale-peuple » n’existait plus, à peine un an après.

Et, contrairement à ce que firent les pères fondateurs de la 3ème République, en 1880, l’on ne pouvait faire comme si le 17 juillet 1791 n’avait jamais existé…

3/ La Fête que l’on célèbre le 14 juillet ne peut donc être que la commémoration de la prise de la Bastille avec l’irruption du peuple dans l’Histoire de France qui ne pourra plus être remise en cause.

4/ La prise de la Bastille s’est faite, au nom de l’égalité, contre les privilèges de naissance à partir du processus amorcé un mois avant par l’Assemblée nationale constituante.

Mais, sous la Révolution, ensuite, le processus enclenché ne s’est pas limité à la lutte contre les seuls privilèges de naissance mais aussi contre les inégalités sociales et les privilèges que procure l’accumulation de la richesse et l’existence de groupes sociaux (ou classes sociales) aux intérêts contradictoires dont le choc nécessite l’intervention d’un Etat régulateur mainteneur du vivre ensemble et de la cohésion sociale.

Elle a opposé les conservateurs – nombreux, qui, autour de BARNAVE, comme on l’a vu, entendaient limiter la liberté au nécessaire respect de la Royauté et l’égalité au non moins nécessaire respect de la propriété – aux démocrates qui, autour des Cordeliers et des sociétés fraternelles, considéraient que le processus d’émancipation de l’Homme ne pouvait se limiter à la seule lutte contre les privilèges de naissance en fermant les yeux sur les nombreuses inégalités de positions sociales et à la normalisation de l’existence d’une monarchie constitutionnelle de droit divin bien éloignée de la souveraineté du peuple.

5/ Les démocrates, aujourd’hui, pointent, comme les Cordeliers, hier, l’existence d’oligarchies qui ont pris le relais du Clergé et de la Noblesse d’Ancien Régime, avec le développement et la croissance des inégalités.

Dans le sillage de la Révolution de 1789 et de l’abolition des privilèges, dans la nuit du 4 août 1789, le peuple français a donné ensuite à la République, à partir de 1848, sa devise « liberté, égalité, fraternité ».

Pourtant, le deuxième terme du triptyque se situe davantage dans le domaine de l’idéal plutôt qu’inscrit dans la réalité, tant les inégalités de positions sociales persistent entre les citoyens. C’est ce que révèle le rapport de l’Observatoire des inégalités, dans son édition de juin 2019.

Les revendications, toujours en cours des « gilets jaunes », depuis novembre 2018, comme l’ont montré encore, les heurts de dimanche dernier, en marge du défilé du 14 juillet, témoignent du sentiment d’abandon des couches populaires et d’une partie des classes moyennes, conséquence de l’accaparement toujours plus grand des richesses par les catégories privilégiées qui sont seules entendues par nos gouvernants.

Déjà, dans son premier rapport sur la pauvreté [16], l’Observatoire des inégalités [17] établissait, en 2018, un constat alarmant en ces termes :

« La pauvreté est l’une des inégalités les plus visibles. Entre 2006 et 2016, le nombre de pauvres a augmenté de 630 000 au seuil à 50 % du niveau de vie médian alors qu’en même temps la richesse nationale s’est accrue de 7 %, soit de 170 milliards d’euros. Ce n’est pas un paradoxe mais la conséquence d’une distribution inégalitaire des revenus qui témoigne de l’absence de ruissellement des richesses concentrées en haut de la pyramide. “ Il parait que la crise rend les riches plus riches et les pauvres plus pauvres. Je ne vois pas en quoi c’est une crise. Depuis que je suis tout petit, c’est comme ça “ : la plaisanterie de Coluche n’a jamais été aussi exacte.

« Être pauvre, c’est être exclu d’une norme sociale à un moment donné, sur un territoire donné. On ne peut pas comprendre la pauvreté si on ne la replace pas dans le contexte global des inégalités. Les pauvres le sont d’autant plus que toute une partie de la population s’enrichit de manière considérable, accède aux bonnes filières scolaires, part en vacances et consomme à tout va. Beaucoup trop souvent, on s’apitoie sur les plus démunis, mais on refuse de voir que leur situation résulte aussi de l’accaparement de la richesse par les plus aisés. »

S’agissant du contexte global des inégalités, le rapport de l’Observatoire des inégalités, dans son édition de juin 2019 [18], dresse un constat qui n’est pas moins sévère.

Selon ce Rapport, en moyenne, les Français les 10 % les plus aisés perçoivent des revenus 6,7 fois plus élevés que les 10 % les plus pauvres (Insee, 2016) après impôts et prestations sociales. Ainsi la France est, après la Suisse, le pays d’Europe où les riches sont les plus riches : le 1 % des plus aisés touche au moins 7 000 euros contre 5 800 euros au Royaume-Uni par exemple (Eurostat, moyenne 2013-2016). Au total, le 1 % le plus riche récupère presque 6 % des revenus de l’ensemble des ménages.

Tout en haut de l’échelle, les revenus proviennent essentiellement du patrimoine (immobilier, actions, obligations, etc.). En matière de salaires, les écarts vont de un à trois entre le salaire maximum des 10 % des moins bien rémunérés et le salaire minimum des 10 % les mieux payés (Insee, 2015). Mais au sein des 10 % des plus hauts salaires, les écarts sont considérables.

Tout compte fait, même après redistribution par les impôts et les prestations sociales, le gâteau des revenus demeure bien mal partagé : les 10 % les plus favorisés récupèrent 23,8 % de l’ensemble (Insee, 2016), soit 2,4 fois plus que si le partage était égal.

Mais les écarts de patrimoine sont encore bien plus élevés que ceux des revenus. Le 1 % le plus fortuné de notre pays possède 17 % de l’ensemble du patrimoine des ménages ; les 10 % les plus riches, en possèdent presque la moitié (Insee, 2015). Le patrimoine médian des cadres est supérieur à 200 000 euros, alors que celui des ouvriers non qualifiés s’élève à 16 400 euros (Insee, 2015). L’accumulation engendre une reproduction des inégalités de génération en génération.

En bas de l’échelle, cinq millions de personnes pauvres vivent avec moins de 855 euros par mois pour une personne seule (Insee, 2016). La pauvreté ne frappe pas au hasard, elle a un visage : celui des catégories populaires (presque la moitié des personnes concernées ont, au plus, le brevet des collèges), des mères de familles monoparentales, des immigrés.

Le même Rapport nous invite à tordre le cou, une bonne fois pour toutes, à une idée trop souvent répandue : celle des « enfants pauvres ». Or, nous dit-il, avec une justesse tellement évidente, les « enfants pauvres » n’existent pas, car leur pauvreté, c’est celle de leurs parents. Et cette pauvreté de leurs parents, c’est celle qui est liée au chômage, aux bas salaires, aux faibles montants des prestations sociales, aux ruptures familiales et aux discriminations.

Or le chômage lui-même ne concerne pas tout le monde de la même manière, loin s’en faut. Depuis longtemps, comme on le sait, et malgré le slogan des années 80 devant conduire 80% d’une classe d’âge au niveau du bac, la fracture la plus grave est toujours, aujourd’hui, et depuis plusieurs décennies, celle du diplôme. Le taux de chômage des non-diplômés (18,3 %) est 3,7 fois plus élevé que celui des titulaires d’un diplôme du supérieur long qui connaissent pratiquement le plein-emploi avec un taux de chômage de 5 % (Insee, 2017). Le chômage de masse génère un effet de file d’attente dans laquelle les moins diplômés sont les derniers servis.

Autre population durement frappée : les immigrés. Leur taux de chômage est de 16,3 % (Insee, 017), soit deux fois plus que celui des personnes nées en France (8,6 %). À leur niveau de diplôme, souvent inférieur, s’ajoute l’effet des discriminations exercées par les employeurs. L’Observatoire des inégalités chiffre à 5,4 millions le nombre d’emplois interdits aux étrangers non ressortissants de l’Union Européenne, soit plus d’un emploi sur cinq en France.

C’est dire qu’au 14 juillet 2019, comme en 1789, les problèmes les plus cruciaux existant sont ceux d’un peuple qui mit à bas les privilèges de naissance, mais qui, aujourd’hui, est en rupture de cohésion sociale et qui aspire toujours à plus d’égalité.

Alors, plus d’un siècle après la première parade militaire de 1880 à Longchamp et plus de 2 siècles après la prise de la Bastille, si nous repensions enfin la fête du 14 juillet pour retrouver l’origine populaire de l’évènement ?

Louis SAISI

17 juillet 2019

NOTES

[1] Les attentats du 13 novembre 2015 en France, revendiqués par l’organisation terroriste État islamique (Daech), revêtent la forme d’une série de fusillades et d’attaques-suicides islamistes perpétrées dans la soirée à Paris et dans sa périphérie par trois commandos distincts. On a surtout retenu l’attentat du Bataclan qui fut le plus meurtrier et sanglant par le nombre de victimes et de blessés.

[2] Lequel dispose : « 7. Au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir, conformément à l’article 51 de la charte des Nations unies. Cela n’affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains États membres. Les engagements et la coopération dans ce domaine demeurent conformes aux engagements souscrits au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, qui reste, pour les États qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l’instance de sa mise en œuvre. »

[3] L’article 222 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), introduit par le traité de Lisbonne, met en place une clause de solidarité en cas d’attaque territoriale ou de catastrophe d’origine naturelle ou humaine :

« 1. L’Union et ses États membres agissent conjointement dans un esprit de solidarité si un État membre est l’objet d’une attaque terroriste ou la victime d’une catastrophe naturelle ou d’origine humaine. L’Union mobilise tous les instruments à sa disposition, y compris les moyens militaires mis à sa disposition par les États membres, pour… » 

[4] Articles 42 paragraphe 6, et 46 du Traité de Lisbonne et Protocole No 10 du traité.

[5] RENAN (Ernest) : Qu’est-ce qu’une Nation ?, Éditions des Mille-et-une nuits, 1997. À propos de cette conférence, le philologue et historien Ernest RENAN (1823-1892) déclara en 1887 : « J’en ai pesé chaque mot avec le plus grand soin. C’est ma profession de foi en ce qui touche les choses humaines, et, quand la civilisation moderne aura sombré par suite de l’équivoque funeste de ces mots : nation, nationalité, race, je désire qu’on se souvienne de ces vingt pages-là ».

[6] L’origine de l’expression remonte à la Troisième République. Adolphe THIERS, alors président de la République, fit voter la loi du 27 juillet 1872 sur l’armée, qui refusait aux militaires le droit de vote. Les officiers n’avaient ainsi pas le droit de voter en raison de la méfiance des Républicains à leur égard. Ne pouvant pas prendre parti dans les luttes politiques, ils étaient bien muets électoralement parlant. Il faudra attendre le 17 août 1945, pour qu’un an après les femmes, ils obtiennent le droit de vote. À partir de cette date, l’Armée n’est donc plus muette, électoralement au moins. Mais la métaphore resta dans le langage courant pour désigner le silence de l’Armée sur son action.

[7] LEFEBVRE (Georges) (1874-1959) : La Grande peur de 1789, Armand Colin, 1932.

[8] Charles de BONNAY (1750-1825). Né à Cossaye (Nièvre), décédé le 25 mai 1825 à Paris.

[9] Albert MATHIEZ : La Révolution française, Ed. Bartillat, Paris, 2012, p. 160. L’on doit cette heureuse réédition à Yannick BOSC et Florence GAUTHIER, avec une préface des deux auteurs qui nous donnent un éclairage précieux sur l’œuvre de MATHIEZ lequel devait fonder, en 1907, la Société des Études Robespierristes et la revue des Annales révolutionnaires.  

[10] MATHIEZ, op. cit., p.161.

[11] Cf. MATHIEZ, op. cit., pp. 173-174.

[12] MATHIEZ, op. cit. p. 164.

[13] Patriote étant pris dans le sens de personne favorable à la Révolution.

[14] Il y a lieu de préciser que l’équipement des gardes nationaux, très onéreux, n’était pas fourni, et d’ajouter aussi que le nom de la garde nationale fut d’abord « milice bourgeoise », puis « garde bourgeoise », et enfin dans un troisième temps « garde nationale ».

[15] Bien que la professionnalisation de l’Armée et l’abandon de la conscription risquent de l’éloigner de la Nation. Ceci explique qu’on n’ait toujours pas cessé d’y réfléchir avec la réintroduction d’une autre forme de service national civil à la suite de l’abandon de la conscription. Mais la réflexion depuis L’armée nouvelle de JAURES est restée en jachère…

[16] Rapport sur la pauvreté en France, 2018, Observatoire des inégalités et Compas, https://www.inegalites.fr/L-Observatoire-des-inegalites-publie-son-premier-rapport-sur-la-pauvrete

[17] Cette association rassemble depuis 2003 une trentaine d’experts et de chercheurs qui s’appuient sur des statistiques diverses (Insee, ministères…) et travaux universitaires pour dresser un état des lieux des domaines où il devrait être « urgent d’agir » si l’on veut s’atteler à la grande tâche salutaire de réduction des écarts de situation entre les groupes sociaux.

[18] Rapport sur les inégalités en France, édition 2019, https://www.inegalites.fr/Rapport-sur-les-inegalites-en-France-edition-2019.

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