L’ABSENCE DE LA RUSSIE DANS LES COMMEMORATIONS, EN FRANCE ET EN ANGLETERRE, DU 75ème ANNIVERSAIRE DU 6 JUIN 1944 (D. Day) :

UN OUBLI QUI CONSTITUE UNE OFFENSE A L’HISTOIRE ET UNE GRAVE FAUTE POLITIQUE

par Louis SAISI

 

Ci-contre la carte des plages du débarquement en Normandie

 

 

Ci-dessous, les soldats alliés à l’assaut des plages normandes

le 6 juin 1944 sous l’enfer du feu et de la mitraille allemands

Si l’hommage rendu à tous les héros du débarquement en Normandie – à travers les derniers survivants de l’enfer du feu et de la mitraille du 6 juin 1944 – fut juste et mérité, l’on peut néanmoins regretter que dans les manifestations commémoratives du 75ème anniversaire du « D. Day », l’on ait oublié d’inviter la RUSSIE qui fut pourtant, lors du second conflit mondial, un allié de poids ayant puissamment contribué à la victoire sur le nazisme.

Certes, la RUSSIE (à l’époque l’URSS) n’a pas participé directement au débarquement de Normandie, mais elle a payé un lourd tribut sur le Front Est à la résistance au nazisme. Par ailleurs, c’est à sa requête pressante, et malgré les atermoiements des britanniques, au départ réticents, qu’eut lieu l’ouverture d’un second front Ouest décidé par Roosevelt, Staline et Churchill lors de la Conférence de Téhéran (fin novembre-1er décembre 1943). C’est cet accord des « Trois » qui devait conduire au débarquement en Normandie le 6 juin 1944. C’est dire si l’URSS a pesé dans la décision qui fut prise par les Alliés à Téhéran en 1943.

L’on connaissait déjà la propension des occidentaux – et notamment des américains – à vouloir minorer la contribution pourtant déterminante des soviétiques dans la victoire des Alliés sur le nazisme. Mais la France doit-elle leur emboîter le pas lorsqu’elle organise, elle-même, sur son propre sol normand, le 6 juin 2019, le 75ème anniversaire du débarquement (qui n’a d’ailleurs pas constitué la fin de guerre) ? Et les démêlés actuels de l’Union européenne et de la France avec la Russie sur plusieurs dossiers [1] – et cela d’autant plus que si les tensions sont nombreuses, elles ne sont pas seulement et unilatéralement imputables à la Russie [2] – justifient-elles une telle offense à l’histoire et une aussi grave faute politique préjudiciable à la bonne santé de nos relations diplomatiques avec la RUSSIE et à  la détente internationale ?  

Cette liberté prise avec la vérité historique du déroulement de la seconde guerre mondiale est parfois, fort heureusement, corrigée. Ainsi l’historien américain Peter KUZNICK n’hésite pas à écrire fort justement :

«Jusqu’au jour J, le 6 juin 1944, l’Union soviétique luttait presque seule contre l’armée allemande. Avant l’invasion de la Normandie, l’Armée Rouge  se battait face à plus de 200 divisions ennemies, tandis que les Américains et les Britanniques en affrontaient rarement plus de 10. L’Allemagne a perdu plus de six millions de personnes sur le front de l’est et un million environ sur le front ouest et en Méditerranée.»

Ci-dessous la bataille de Moscou

Le , la bataille de Moscou est gagnée par JOUKOV.

Guderian est contraint à une retraite précipitée,

abandonnant une grande partie de son matériel.

L’armée allemande perd encore 615 000 hommes.

C’est le retour de balancier et le premier

revers de l’armée allemande qui sera suivi

d’autres sur le Front de l’Est

La bataille de Moscou (octobre 1941 – janvier 1942) [3] qui se termina par la déroute de l’armée allemande est devenue la première de l’une des nombreuses batailles épiques qui vont devenir désormais légendaires. Elle a été suivie par la bataille de Stalingrad (23 août 1942 – 2 février 1943) ; par le siège de Leningrad (8 septembre 1941 – 27 janvier 1944) ; par la bataille de Koursk (5 juillet 1942 – 23 août 1943) ; par l’opération Bagration (22 juin – 19 août 1944) ; et enfin par la bataille de Berlin  (16 avril – 2 mai 1945).

Dans son  ouvrage La bataille de Moscou (2008), Andrew NAGORSKI, estime qu’elle fut « la bataille la plus importante de la Seconde Guerre mondiale et, de façon indiscutable, le plus vaste engagement militaire de tous les temps. En additionnant les effectifs des deux camps, environ 7 millions d’hommes furent engagés, à un moment ou à un autre, dans ces combats. Sur ces 7 millions de soldats, 2,5 millions furent tués, faits prisonniers, portés disparus ou assez grièvement blessés pour être hospitalisés, avec des pertes beaucoup plus lourdes du côté soviétique que du côté allemand. Selon les archives militaires russes, 958 000 soldats soviétiques ont péri, ce qui comprend les tués, les disparus et les hommes faits prisonniers. Étant donné le traitement que leur réservaient les Allemands, la plupart des prisonniers de guerre soviétiques étaient, de fait, condamnés à mort. De plus, 938 500 de leurs camarades furent hospitalisés pour blessures (sans oublier les maladies consécutives au froid et à l’humidité), ce qui porte le total des pertes soviétiques à 1 896 500 hommes. Pour les Allemands, le total des pertes était de 615 000 hommes. » [4] 

D’après les estimations les plus couramment retenues, la totalité des pertes soviétiques sur tous les champs de bataille face à l’Allemagne nazie s’élève à plus de 21 millions de morts dont 13. 600 000 soldats et 7. 500 000 civils (d’autres estimations sont parfois supérieures, allant jusqu’à 26 millions de morts pour l’URSS).

La Seconde Guerre Mondiale fut le conflit le plus meurtrier de l’Histoire avec plus de 60 millions de morts soit 2,5 % de la population mondiale (sans tenir compte des victimes de privations pendant la guerre elle-même ni des séquelles de la guerre qui se manifestèrent ensuite par de nouveaux décès après 1945). 

Ainsi les pertes de l’Union Soviétique représentent au moins le tiers des pertes totales, tous pays confondus.

Aucun peuple n’a enduré ce que le peuple russe a subi entre 1941 et 1945. Et aucun autre peuple n’a réalisé ce qu’il a réussi en libérant l’Europe de la tyrannie du fascisme.

Dès lors, il ne fait guère de doute que l’absence de la RUSSIE dans ce soixante-quinzième anniversaire du jour le plus long constitue de la part des dirigeants politiques français et anglais une erreur, une faute politique et sûrement une tache sombre sur cette belle et glorieuse page d’histoire de lutte pour la liberté et la démocratie contre le nazisme.

Louis SAISI

Paris, le 10 juin 2019

NOTES

[1] OLLIVIER (Sophie) : “Un rideau de fer  entre la Russie et l’Union Européenne ?” in  Mémoire(s), Identité(s), Marginalité(s) dans le Monde Occidental Contemporain (MIMMOC), Cahiers du MIMMOC, 5/2009, Le paradigme du Mur dans le monde contemporain : évolution et perspectives 1989-2009, https://journals.openedition.org/mimmoc/438.

[2] Le Kremlin craint la dépendance de la politique européenne vis-à-vis des USA et de l’OTAN. Moscou redoute ainsi légitimement voir l’OTAN se rapprocher des ex pays soviétiques à sa frontière. Une grande partie de sa politique étrangère tente donc de prémunir la RUSSIE contre cette avancée, vécue comme une menace de l’Occident.

[3] L’opération Barbarossa, déclenchée par les allemands le 22 juin 1941 contre l’URSS, ouvre le front de l’Est qui devient vite le principal théâtre d’opérations de la guerre terrestre en Europe. Elle sera aussi, à l’issue de la guerre, l’élément déterminant et emblématique de la défaite du Troisième Reich. Les plus importantes et sanglantes batailles terrestres de la Seconde Guerre mondiale se déroulèrent en URSS. Cette  invasion de la RUSSIE constitue la plus grande opération militaire en termes d’effectifs engagés et de pertes : près de quatre millions de soldats de l’Axe pénètrent en Union soviétique. En plus des troupes, l’opération Barbarossa a mobilisé 600 000 véhicules et 600 000 chevaux. Cette invasion marque aussi un tournant dans la guerre, jusqu’alors encore assez localisée et européenne. Elle va bientôt embraser le monde entier.

[4] NAGORSKI Andrew : La bataille de Moscou, Editions De Fallois, Paris, septembre 2008 (traduction de Jean BOURDIER). L’auteur est un journaliste et auteur américain d’origine polonaise. En tant que journaliste de Newsweek pendant plus de trente ans, Andrew NAGORSKI a dirigé les bureaux de Hong-Kong, Moscou, Varsovie et Berlin. Il fut également le directeur du service politique de l’Institut Est-Ouest à New York.

 

 

 

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