L’UNIVERS QUOTIDIEN DES « GILETS JAUNES »

THÉÂTRE TRACT DE RUES de Philippe TANCELIN

(Dramatique en 4 actes)
par Louis SAISI

 

Nous avons déjà rendu compte, sur ce site, de la partie « Chroniques poétiques par temps d’effraction » qui sont autant de « tribunes » de l’ouvrage Couleur d’effraction [1] de Philippe TANCELIN écrites de novembre 2018 à juin 2019 (voir http://www.ideesaisies.org/couleur-deffract…-par-louis-saisi/).

Dans la partie « CINÉ-THÉÂTRE-TRACT-DE RUES [2] », intitulée « LES IN-VU(ES) » [3], qui succède à ses tribunes, l’auteur met en scène, de manière très réaliste, l’univers quotidien des « Gilets jaunes ».

THÉÂTRE de RUE [4]…

Dans sa définition la plus communément donnée, le théâtre de rue se présente comme une forme de spectacle et de représentation théâtrale jouée dans un espace public, le plus souvent dans la rue. Les artistes jouent avec la rue, l’utilisent comme décor et incluent dans leur prestation les impulsions venant d’un public réactif.

Si le théâtre de rue n’est pas né en 1968 [5], il est incontestable qu’il a connu un bain de jouvence et a pris des couleurs cette année-là. En effet, en mai 1968, le théâtre est à nouveau sorti des lieux qui lui étaient traditionnellement réservés pour se transformer en spectacle de rue.

Dans les années 70, l’on assiste, en France, à une renaissance du théâtre de rue, très vivant aujourd’hui, comme l’atteste, entre autres, le festival d’AURILLAC [6] qui se tient chaque année durant la période estivale.

C’est dans cette mouvance du théâtre de rue que s’inscrit la « fiction-tract » de Philippe TANCELIN dont l’auteur nous rappelle « la vocation artistique informative-critique ludique » [7] telle que nous l’a léguée l’histoire « à l’occasion des mouvements populaires qui ont su bouleverser de manière durable ou éphémère les pouvoirs en place » [8]. Et de citer, pour la France, les créatives périodes historiques populaires suivantes : 1789-1793 ; 1830 ; 1848 ; 1871 ; 1936 ; 1968-1977 ; 1995.

Cette forme théâtrale participa au mouvement des idées et à leur diffusion, au cours des débats populaires, « en renouvelant les formes esthétiques de l’art théâtral » [9].

Philippe TANCELIN, lui-même, en collaboration avec Geneviève CLANCY, a écrit, en 1977, l’ouvrage intitulé Les tiers-idées [10] qui constitue aujourd’hui encore l’ouvrage de référence sur le théâtre de rues.

L’ouvrage « Les tiers-idées » est un ouvrage de réflexion politique-esthétique sur le théâtre d’intervention et la troupe « AL ASSIFA » durant les années 70. « AL ASSIFA » était la première troupe théâtrale fondée en 1973, à l’initiative de travailleurs immigrés en France, d’origine algérienne, principalement issus du Mouvement des Travailleurs Arabes. À l’issue d’une représentation devant les ouvriers de l’usine LIP, alors en grève, la troupe s’agrandit, rejointe par quelques militants et des professionnels de théâtre dont Philippe TANCELIN et Geneviève CLANCY. En 1973, la troupe créa Ça travaille, ça travaille mais ça ferme sa gueule, puis, en 1975, La vie de château, pourvu que ça dure. En 1976, la troupe monta Ali au pays des merveilles

Dans La vie de château, pourvu que ça dure, Al ASSIFA voulait exprimer et représenter une réalité sociale, celle du quartier de Barbès, à Paris – dans lequel la troupe s’était installée -, ce théâtre de la vie quotidienne ordinaire de milliers de travailleurs immigrés en France. La troupe utilisa ce lieu de travail comme base d’écriture pour exprimer les conditions de vie des travailleurs immigrés et aussi pour faire connaître leurs conditions d’existence.

Selon Philippe TANCELIN et Geneviève CLANCY :

« À Barbès, le week-end et la semaine, il y a des chômeurs, des licenciés, des temporaires, qui vont en rencontrer d’autres, se donner des tuyaux, sur un travail, même pour quelques jours, quelques heures. […] Le spectacle de “La vie de château“ proposait des images, des figures élaborées, un traitement par l’humour et le rire de situations difficiles, tragiques même […] Dans la pièce, il y avait le rire, le chant, la danse, le drame qui ne prenaient forme que sur des éléments de la réalité contrôlables par chacun des spectateurs : conditions de vie des travailleurs immigrés, conditions de ceux qui les partagent, qui étaient dans la salle, les regardaient en spectateurs, dont ils se distanciaient par le spectacle, mais dont ils n’étaient jamais dépossédés ». [11]

Ainsi, pour eux, la troupe d’agitation propagande AL ASSIFA choisissait des espaces comme les places publiques ou la rue pour favoriser « la mitoyenneté du théâtre et de la vie, un théâtre sans spectacle, où la réplique ne s’attend pas, où l’aire de jeu est le cercle que l’attention et la participation à un évènement décrivent […] Créer un évènement de rue, c’est faire surgir ce que tout le monde peut prendre en charge et qui renvoie à une réalité que tous ont en partage. Alors s’ouvre la possibilité de s’en saisir, et d’agir». [12]

Les deux pièces Ça travaille, ça travaille mais ça ferme sa gueule et La vie de château, pourvu que ça dure dépeignaient les mécanismes de l’immigration ouvrière et la réalité de la vie des travailleurs immigrés en France.

La troupe AL ASSIFA se fit particulièrement connaître par la présence, en son sein, de travailleurs immigrés sur le sol français, la plupart de condition ouvrière, et la revendication, à travers ses spectacles, d’une autorité culturelle artistique ouvrière [13].

Analysant l’ensemble de ses créations, Philippe TANCELIN souligne qu’elles se font et se développent à partir d’une « colonne vertébrale » sur laquelle les membres de la troupe travaillent par « flash », chacun apportant son témoignage, son anecdote, l’information du jour sur tel ou tel évènement ou lutte en cours :

« La colonne vertébrale demeure, mais les gestes, les phrases évoluent au gré du quotidien de l’histoire qui se déroule dehors dans la rue, les entreprises, les luttes » [14].

L’ouvrage Les tiers idées de Philippe TANCELIN et Geneviève CLANCY est fort apprécié et très souvent cité dans de nombreuses thèses [15] portant sur le théâtre et l’immigration.

Dans la dramatique intitulée « Les In-vu(es) », nous dit Philippe TANCELIN, la « dramaturgie actualisée à l’occasion du mouvement des “gilets jaunes“, est construite sur le modèle de précédentes interventions-théâtre de rues que nous avons eu l’occasion de pratiquer dès les années 1970 et plus tard. C’était au long des luttes des travailleurs immigrés en France, pour des droits égaux avec les travailleurs français ainsi que dans le cadre de manifestations contre les conditions carcérales réservées aux prisonniers politiques à travers le monde (en Allemagne, en Italie, au Chili dans le courant des années 70-80). Enfin, à l’occasion de la dernière grève générale de 1995 sous le titre “L’angoisse n’aura pas nos yeux“ » [16].

Certes, note-t-il, aujourd’hui le contexte général n’est guère favorable à l’expression du théâtre de rues. En effet, outre la « timidité de certains artistes », le climat politique sécuritaire est tel que les conditions de l’occupation de la rue sont devenues de plus en plus difficile. Mais cela ne doit pas pour autant faire renoncer à la nécessité d’ « accompagner la confrontation vivante d’opinions, susciter le surgissement d’idées, la circulation d’une information directe, sans compter le rapprochement de l’art présentiel du théâtre avec un public populaire potentiel immensément demandeur et réceptif. [17]»

Pour le poète-philosophe, si le devenir des gilets jaunes bien qu’ouvert, demeure néanmoins menacé par le « pouvoir » [18] et son allié qu’est le « complexe médiatique » [19] – expert dans le « traitement-détournement » [20] de l’information -, sa fiction dramatique sur les gilets jaunes « voudrait jouer ici le rôle d’une mémoire-alerte (souligné par nous) [21]» évoquant le passé « de périodes antérieures glorieuses et tragiques » [22], mais aussi prévenant des risques de « scénarios possibles qui précipitent parfois le devenir historique dans le gouffre des maîtres décrieurs-vengeurs encore invaincus. [23] »    

« Les IN-VU (ES) », DRAMATIQUE EN 4 ACTES de Philippe TANCELIN

I/ La structuration de la dramatique

Il s’agit d’une dramatique en 4 actes dont les « personnages » sont des « voix ».

A/ Les Voix

Dans les 4 Actes de la dramatique, il n’y a pas de personnages mais seulement des Voix : Voix de femme ; « Elle » ; « Il » ; un Récitant.

Ci-dessous, le théâtre des “Funambules”

à Paris, sur l’ancien boulevard du Temple, au

19ème siècle jusqu’à sa démolition en 1862.

Ces voix sont souvent caractérisées quant à leur ton – variable – qui joue un rôle important, soit dans les échanges, soit dans la superposition des interventions. La voix oscille dans la tonalité. Le ton peut être tour à tour « nu(e) très calme, un peu bas(se)  », « glacial(e) et dur(e) »  [24], « ironique », « distant », « froid(e) distant(e) », « ton d’ordre  de matonne », « très réaliste, angoissé(e) », « innocent», « très discret et de grande proximité », « ton d’apostrophe », « directif », « humoristique », « benêt », « ferme », « ton d’information neutre », « grave », « tranchant ».

C’est le « ton » qui donne ainsi une certaine incarnation aux Voix.

En accompagnement sont utilisés le sifflement (soit perçant soit intense), la musique (intervenant parfois brusquement à l’instar de la « musique de percussion » ou parfois « très saccadée »). Cet accompagnement des Voix – qui est très présent dans l’Acte 1 où s’exprime la détresse des « personnages » désincarnés – est parfois suivi d’un « Silence » pesant qui apporte une note plus tragique à ce qui vient d’être dit.

Les « cris », les « hurlements », «l’ironie », le « rire », « l’humour » sont présents dans les trois premiers actes car la vie est contraste et changement d’humeur où les situations, même les plus sombres et tragiques, n’empêchent pas des pointes d’humour, ni le rire même.

Le choix des Voix – une Voix de femme, « Elle », « Il », le Récitant en guise de personnages – renforce l’idée parcourant toute la dramatique que ceux-ci ont un statut d’êtres désincarnés et anonymes, n’ayant pas d’identité ni de singularité. Ce sont des obscurs, des sans-grades, des sans-paroles dont le statut social est de subir ce que les autres décident pour eux.

B/ La problématique qui sous-tend la dramatique : comment, dans le besoin et la misère, vivre et survivre malgré tout ?

Comment, à partir de « rien », devenir quelque chose, quelqu’un et accéder à la dignité ?

1/ Qui sont-ils ? La dénonciation de leurs conditions d’existence

Les « gilets jaunes » – aides-soignantes, caissières, femmes de ménage, artisans, intérimaires, caristes, chauffeurs routiers, ouvriers – appartiennent au « petit peuple ». Comme les roturiers de 1789, ils se définissent surtout par ce qu’ils ne sont pas, et tout ce qui leur manque pour jouir de conditions de vie saines, décentes et dignes.

En l’occurrence, dans la dramatique de TANCELIN, les « gilets jaunes » – ou « Inv-u(es) » – se définissent essentiellement par des « manques ».

L’angoisse des fins de mois difficiles… 

… et de ne pas pouvoir payer une nouvelle paire de chaussures neuves à « la petite » qui en a bien besoin ; la difficulté à payer « son » électricité et « son  gaz», et, bien sûr, la nécessité de devoir renoncer au superflu (cigarettes et « p’tit blanc »)  ; un manque de mètres carrés : un appartement rétréci à la superficie réduite  ; des « tickets de caisse » qui traînent partout et sont là pour rappeler constamment la cherté des denrées, un frigo vide rempli « des avis de recommandé », des « retenus de banque », des « agios » constituent les tribulations de la vie quotidienne ;

Le dépouillement de la liberté de discuter, de « négocier »…

ce qui est pourtant le propre même de la liberté et de la vie – exprime l’exclusion du champ des acteurs sociaux.

Les « In-vu(es)» sont éloignés de leur lieu de travail…

… et doivent « galérer » pour s’y rendre car ils ne sont pas toujours eux-mêmes motorisés pour se déplacer à des dizaines de kilomètres : surtout, ne pas être en retard, le matin, au travail, car ils sont tributaires d’autrui pour s’y rendre (transports  en  commun  dont  il ne faut surtout pas rater les moments de passage) ou bon vouloir d’automobilistes qui, souvent seuls dans leur voiture, la plupart du temps ne les « voient pas », ce qui les expose au retard à leur travail et aux  réprimandes de leur chef… auquel ils ne peuvent pas toujours ressortir la même excuse (comme « la p’tite avait la fièvre et ne voulait pas se lever… ») . D’où cet exercice quotidien de course contre la montre fait de hâte et d’angoisse…

Les « In-vu(es) » voient leurs prestations sociales vite épuisées…

… par rapport au calendrier de l’ouverture de leur perception au guichet, ce qui se double également  de longues attentes au guichet, comme si ces prestations sociales se méritaient à l’issue d’un parcours de combattant…

Partout, la soumission à des gens ou à un système qui décident à leur place :

Les conditions de vie, en général, sont imposées aux « In-vu(es) » par la société de consommation qui ne les reconnaît que comme « consommateurs des biens » excluant les rapports humains et les sentiments ; même au théâtre (de rue), l’occasion est  bonne pour apprendre aux comédiens les gestes physiques de la soumission : savoir « plier le genou », se « courber dans une attitude asservie aux « bonnes manières », etc. 

– Les exclus du système sont soumis à des « évaluations », à des licenciements « pour faute existentielle », des investigations (« fouilles de compétences, de capacités »).

– C’est la société qui décide de l’identité des gens qui sont enfermés dans des cases étanches bornées par des sigles caricaturaux parfois surprenants. Ainsi TGPC = Trois gosses, père célibataire ; MS = Mère séparée ;

– Soumission au monde de l’entreprise : les gouvernants ont décidé de soumettre les obscurs et les sans-grades au mode de l’entreprise qui leur impose le « respect » et « l’obéissance ».

Une société de suspicion et de multiplication des délits sociaux :

– Perdre un œil dans une manifestation est une circonstance aggravante et une présomption de « violence à agent » ;

– Les exclus, en prison, sont toujours sous surveillance par des « écrans de contrôle » afin de vérifier qu’ils n’éprouvent pas de plaisir et ne se croient pas en « vacances au pied d’la cité des bords de merde »…

– La participation à une « manif » des « gilets jaunes » est considérée comme un délit social ;

Ainsi le mouvement de contestation des « gilets jaunes » n’est pas sans nous rappeler une certaine séquence historique française qui a abouti au changement d’un monde en substituant à celui de l’Ancien Régime, vacillant, celui, moderne, de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Les « gilets jaunes » – que sont, rappelons-le, les aides-soignantes, les caissières, les femmes de ménage, les artisans, les intérimaires, les caristes, les chauffeurs routiers, les ouvriers – sont, comme les roturiers de 1789 : ils se définissent par ce qu’ils n’ont pas, ne sont pas, et sont dans la même situation que celle du Tiers-Etat à la veille de la Révolution française de 1789. L’on se souvient du brûlot que constitua la brochure de SIEYES : « Qu’est-ce que le Tiers Etat ? »

Et aussi de sa fameuse réponse :

– « Tout ».

« Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? »

– « Rien ».

« Que demande-t-il à devenir ? »

– « Quelque chose. »

Sauf que le Tiers-Etat était néanmoins une entité collective, bien que pas très homogène, comme le montrera par la suite le cours de la Révolution. Bref, c’était un « ordre » rassemblant des catégories sociales très diverses (aux deux extrêmes, la figure du laboureur et celle de l’avocat) dont le seul lien est que ces deux catégories sociales n’étaient pas privilégiées mais vivaient du fruit de leur travail.

Mais ce sont sûrement davantage avec les « sans-culottes » [25] qu’on peut comparer les « gilets jaunes » car les « sans-culottes » étaient l’aile marchante et agissante au sein du Tiers-Etat. Les « sans-culottes », comme les « gilets jaunes », aujourd’hui, appartenaient au « petit peuple ». Ils se recrutaient parmi les artisans, les ouvriers et les boutiquiers (petits commerçants). Ils fréquentaient les sections parisiennes et les clubs sous la Révolution et permirent, par leur mobilisation militante permanente, l’instauration, en septembre 1792, de la République.

2/ Les liens entre les « gilets jaunes » et les « sans-culottes »

Rappelons, pour bien établir la parenté entre le mouvement des « gilets jaunes » d’aujourd’hui et celui des sans-culottes, hier, sous la Révolution française, que les « sans-culottes » revendiquaient :

  • – l’égalité politique (donc la fin du système censitaire mis en place par la Constitution de 1791) ;
  • – la fin de la vie chère qui engendrait d’insolubles problèmes pour leur approvisionnement quotidien. Ils réclamaient la réquisition de la nourriture chez les paysans (qui, mal payés, ne livraient plus leurs productions). Ils exigeaient des mesures contre les commerçants-accapareurs qui stockaient leurs marchandises sans les mettre en vente, afin de les raréfier et de provoquer une hausse des prix. Ils demandaient au gouvernement la fixation d’un prix maximum (la taxation) sur les denrées de première nécessité. Enfin, ils prônaient la redistribution des fortunes en faveur des défavorisés ou au moins un impôt forcé sur les riches ;
  • – la lutte contre les prêtres catholiques réfractaires qui avaient refusé de prêter le serment de fidélité à la Révolution et incitaient leurs fidèles à désobéir voire à prendre les armes contre la Révolution. Certains étaient favorables à la déchristianisation ;
  • – la lutte jusqu’à la mort contre les cours souveraines européennes qui voulaient anéantir la Révolution et, pour cela, les « sans-culottes » se portaient eux-mêmes volontaires pour s’engager dans l’armée.

C’est grâce à cette pression populaire sur les gouvernants d’alors – dont certains se seraient bien contentés d’une monarchie constitutionnelle héréditaire – que fut instituée la Première République.

L’on peut rapprocher d’ailleurs la constance et la durée de mobilisation des « gilets jaunes » à celles des « sans-culottes » dont l’action se développa sur plusieurs années (1790-1794) avec un temps fort entre 1792-1793.

À l’été 1793, le quotidien Le Père Duchêne [26] les définissait ainsi :

« Qu’est-ce qu’un sans-culotte ? C’est un être qui va toujours à pied, qui n’a pas de millions comme vous voudriez tous en avoir, point de châteaux, point de valets pour le servir, et qui loge tout simplement avec sa femme et ses enfants, s’il en a, au quatrième ou au cinquième étage. Il est utile, il sait labourer un champ, forger, scier, limer, couvrir un toit, faire des souliers et verser jusqu’à la dernière goutte de son sang pour le salut de la République. Comme il travaille, on est sûr de ne rencontrer sa figure ni au café ni dans les tripots où l’on conspire, ni au théâtre. Le soir, il se présente à sa section, non pas poudré, musqué, botté, dans l’espoir d’être remarqué de toutes les citoyennes des tribunes, mais pour appuyer de toute sa force les bonnes motions. Au reste, un sans-culotte a toujours son sabre pour fendre les oreilles à tous les malveillants. Quelquefois, il marche avec sa pique, mais au premier bruit de tambour, on le voit partir pour la Vendée, pour l’armée des Alpes ou pour l’armée du Nord ».

Ainsi, le 25 juin 1793, au lendemain de l’adoption de la Constitution montagnarde de l’an I de la République, les « sans-culottes » portèrent à la barre de la Convention la pétition suivante :

« Mandataires du peuple, depuis peu vous promettez de faire cesser les calamités du peuple ; mais qu’avez- vous fait pour cela ? Avez-vous prononcé une peine contre les accapareurs et les monopoles ? Non. Eh bien, nous vous déclarons que vous n’avez pas tout fait. Vous habitez la Montagne, resterez-vous immobiles sur le sommet de ce rocher immortel ? Il ne faut pas craindre d’encourir la haine des riches, c’est-à-dire des méchants ; il faut tout sacrifier au bonheur du peuple ».

II/ L’invisibilité des « gilets jaunes » et une identité contestée

Comme les « sans-culottes » s’étaient rendus enfin visibles par le fait qu’ils portaient des pantalons à rayures au lieu de la célèbre culotte des aristocrates, les « gilets jaunes » ont endossé une tenue qui les a rendus enfin « visibles ».

Souvenons-nous que c’est par mépris que les « sans-culottes » avaient été appelés ainsi par les aristocrates pour souligner qu’ils ne portaient pas la culotte courte et les bas, tenue vestimentaire des Nobles sous l’Ancien Régime. On les désignait ainsi par ce qu’ils n’avaient pas, pour mieux les ridiculiser… Ils se distinguaient aussi des vêtements portés par les députés du Tiers-Etat qui ne portaient pas de pantalon mais arboraient des vêtements noirs austères avec un bicorne – typiques de la bourgeoisie puritaine – qui se distinguaient aussi bien des vêtements luxueux des élus de la noblesse et du clergé, que de ceux des artisans, des commerçants, des ouvriers et des paysans.

Les « sans-culottes » portaient non seulement des pantalons à rayures mais revêtaient aussi la blouse et le gilet ou la veste courte à gros boutons (la carmagnole), et des sabots qui marquaient leur appartenance au peuple travailleur. Ce costume était également le signe de l’appartenance à la condition sociale des travailleurs manuels, des manouvriers, des artisans. Mais aussi, autre caractéristique vestimentaire, dès le 10 août 1789, le port du bonnet rouge – à l’origine utilisé pour protéger la chevelure dans certaines professions – fut adopté mais le plus souvent sous la forme du bonnet phrygien qui coiffait les esclaves affranchis de l’Empire romain et représentait leur libération.

Le théâtre révolutionnaire de Sylvain MARÉCHAL (1750-1803), notamment dans Le Jugement dernier des rois [ 27], fit du sans-culotte le symbole de la justice naturelle.

Conquérir son identité sociale constitue un combat et, comme sous la Révolution avec les « sans-culottes », le mouvement des « gilets jaunes » s’inscrit dans l’Histoire comme l’une des séquences conflictuelles des tensions sociales et politiques pour le partage des richesses.

A/ L’absence de singularité propre (Acte 1)

Pas de nom…

Le caractère désincarné des « in-vu(es) », des « in-perçus » est comparé par l’un des protagonistes de la dramatique à « une rumeur qui lève… une clameur ». Mais tout cela n’a « pas de nom… tout juste un nombre sur les écrans de sondage, un blanc dans les urnes. »

Ainsi, depuis longtemps, trop longtemps, notre société vit au rythme des sondages qui occultent l’absence de démocratie, c’est-à-dire de ce « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », selon la formule pourtant depuis longtemps consacrée mais jamais mise en œuvre [28]. On est dans la statistique permanente savante – établie avec force de vérité par des « instituts » de sondage prenant le pouls d’une « opinion publique » volatile et insaisissable – qui repose sur le nombre, le quantitatif. Le « ressenti », le « vécu » de ceux qui souffrent – et qui se manifestent réellement, au moment des élections, par le « vote blanc » mis dans l’urne – n’est jamais comptabilisé comme un suffrage exprimé, alors qu’il signifie un « ras le bol » existentiel, une colère civique renvoyant dos à dos ceux qui aspirent à les « représenter »…

Ceci explique que parfois les « in-vu(es) » ne vont pas voter, et même s’ils ressentent, la plupart du temps, une certaine culpabilité, leur sentiment d’exclusion de la communauté nationale restant le plus fort, ils s’abstiennent, faute de percevoir un sens à donner à la figure de l’exercice électoral périodique…

De même, la société de consommation de « biens » fait des hommes des êtres déspiritualisés, ravalés au rang de consommateurs et de producteurs économiques excluant les « rapports humains », les sentiments, « l’amour » même.

B/ Une identité contestée (Actes 2, 3, 4)    

Comme l’a révélé l’étude de l’IFOP que nous avons déjà citée dans notre article précédent [29], si les milieux populaires s’identifient fortement aux « gilets jaunes », en revanche d’autres catégories sociales, telles que les cadres supérieurs, les professions intellectuelles et les professions intermédiaires (cœur de la classe moyenne) se sont senties peu concernées et se sont tenues à bonne distance des « gilets jaunes ».

Dans sa dramatique Philippe TANCELIN va plus loin et nous montre que certaines classes aisées vont jusqu’à les percevoir parfois négativement dès l’instant que ces « In-vu(es) » deviennent gênants en voulant sortir du silence habituel qui leur est imposé par le système économique et politique qui les oppresse.

1/ La stigmatisation des « In-vu(es) » (Actes 2 et 3)

La « stigmatisation », si l’on se réfère à la définition la plus communément admise, se présente comme une action ou une parole blessante qui transforme une caractéristique, un comportement, une déficience, une incapacité ou un handicap d’une personne en un grave défaut, une marque négative ou d’infériorité.

Ainsi les mauvais résultats des pouvoirs publics et décideurs économiques dans la « lutte » [30] contre le chômage sont de plus en plus imputés aux chômeurs eux-mêmes au point de les rendre responsables de cette situation politique et sociale générale (chômage de masse) pour mieux les stigmatiser, ce qui constitue une double peine à l’encontre des personnes touchées par ce mal social endémique qui est, on l’oublie trop souvent, une production sociale.

Dès l’instant que les « gilets jaunes », ou « In-vu(es) » dans la dramatique de TANCELIN, ont le front de vouloir donner une dimension politique à leur mouvement de contestation en revendiquant le « référendum citoyen » (le fameux « RIC »), la fin des « violences policières » et le refus de « prisonniers politiques », l’indignation et la colère des couches sociales aisées à leur encontre ne se font pas attendre. Mais, comment osent-ils ? Et d’abord, qui sont-ils ? Et la réponse indignée, explose, cinglante et stigmatisante : « des petits salauds », « … Des zénophobes… Zomophobes », « … Recrues d’extrêmes »…

Et la litanie des poncifs sociaux et péjoratifs continue et s’égrène ainsi :

« Presque toujours en vacances… Z’appellent ça… sans emploi ou retraités… Fainéants, boulets sociaux ».

Et ce n’est pas tout : « Vous savez c’qu’ils font toute la journée ces gens-là… Ils passent leur temps à s’promener dans les rues… Ils écoutent la radio, ils regardent la télé et même, ils jouent au loto… Vous savez on va presque tous les envier… »

Et le conseil et la réprobation sont vite là : « feraient mieux de traverser la rue pour trouver du travail » [31].

Comme on le sait, cette admonestation vient de plus haut politiquement… Le DRH, cité par son épouse, lui-même auteur de ce « conseil », semble avoir un Maître à penser…

En pointant les carences psychologiques, sociales ou cognitives des demandeurs d’emploi ou en mettant en cause la « générosité » du système de protection sociale et les politiques qu’elles induisent, de telles affirmations attribuent au chômeur lui-même la responsabilité de sa situation de non-emploi…

La haine même affleure parfois au point que les « gilets » deviennent de « race jaune », le terme « race » ici possédant une connotation nettement péjorative impliquant le rejet…

Au plan politique, cela peut aller jusqu’à la diabolisation par le groupe « dominant », garant d’un certain conformisme, du groupe réputé « déviant » parce que contestant ce conformisme.

C’est dire que le statut de la stigmatisation est le même, ici, que celui de la calomnie dont Francis BACON (1561-1626) [32] nous disait déjà qu’« il en restait toujours quelque chose » et que BEAUMARCHAIS a dépeinte si magistralement dans la scène 8 de l’Acte II de son Barbier de Séville [33]…

2/ Le déficit de formation des « In-vu(es) » (Acte 4)

L’on sait que les gilets jaunes sont faiblement diplômés et que cela leur a été reproché comme un obstacle à la compréhension du système politique dans lequel ils baignent et surtout des contraintes économiques, sociales et politiques expliquant leur éloignement quasi insurmontable d’un mode de vie décent et digne.

Ce déterminisme social et culturel s’inscrit-il dans leurs gènes ? Cette thèse, aussi réductrice que dangereuse et infondée scientifiquement, est souvent véhiculée au nom du sacrosaint respect de l’ordre social existant comme si, chacun devant rester à sa place, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. LEIBNIZ [34] est, de manière chronique et régulière, toujours implicitement ressuscité par les forces conservatrices de l’ordre économique et social existant. Et, malgré sa dénonciation implacable par VOLTAIRE (1694-1778) dans son Candide ou l’optimisme (janvier 1759) [35], il est toujours présent chez certains esprits.

Si l’inspection des « circonvolutions » du cerveau des gilets jaunes ne révèle « aucune anomalie », c’est « la vitesse des connexions » – comme leur faible nombre montrant de « graves déficiences culturelles, (un) manque de formation, (des) ratages scolaires, relevés depuis longtemps par (les) experts des grandes écoles et universités d’excellence» – qui serait à l’origine de leur situation précaire et fragile les confinant dans une zone de misère sociale et de détresse morale.

Ceci explique que les gilets jaunes n’auraient pas accès « au concept de représentativité par les corps intermédiaires » à la suite d’« une méconnaissance ou des acquisitions défectueuses de vocabulaire, méconnaissances de codes, instructions civiques, rituels sociaux afférents

Les protagonistes de la dramatique ne sont pas naïfs et sont bien conscients qu’ils se situent en dehors des « arcanes du correctement penser » et qu’ils vont « devoir dégager le passage »…

C/ Une écoute sociale faible et souvent ambigüe de la part des relais d’opinion (médias) (Actes 3 et 4)

1/ La relation des manifestations (Acte 3)

Dans l’Acte 3, la relation des manifestations par les médias est loin d’être objective et impartiale.

Les gilets jaunes, « … la télé (les) fait passer pour des débiles, des manques de mots, incapables de s’organiser de manière cohérente ».

Les médias banalisent la répression policière : « arrestations massives de GJ (plusieurs milliers) pour une manifestation contre l’ISF, avec une dizaine de morts “périphériques “… Des yeux, des mains arrachées… ». La police fait bien son travail, et son  zèle est même loué : « la police était dans une forme EXTRA OR DI NAIRE ».

Les bévues policières – atteintes à l’intégrité physique des passants (grenade ayant atteint le bras d’une cliente sortant d’une boulangerie) – sont vite éclipsées par une autre nouvelle mettant en cause la responsabilité des manifestants pour dégradations de biens d’autrui grâce aux « images de presse et celles de la police (qui) se recoupent pour identifier les responsables des dégradations des biens de bureaux et papiers d’emballage ».

Entre l’atteinte à l’intégrité physique des personnes et l’atteinte aux biens, la seconde prend le pas sur la première.

Frédéric LEMAIRE et Pauline PERRENOD ont ainsi pu parler, dans leur article du 25 mars 2019 publié sur ACRIMED, de « journalisme de préfecture » en le définissant comme « un ensemble de réflexes et de pratiques médiatiques qui conduisent à relayer, sans aucun recul, le discours “officiel“ (celui des autorités, de la police ou de la justice) à propos d’opérations de “maintien de l’ordre“ » [36]. 

Cette description des évènements, parfois ironique, cynique voire loufoque – telle la trajectoire de cette grenade qui a blessé la cliente d’une boulangerie : elle a traversé la baguette puis le bras de la cliente pour finir dans une chope de bière d’un consommateur en terrasse – montre que les frontières entre les manifestants et les autres citoyens n’existent plus face à l’impératif de la répression qui enserre tout le monde dans le même sac devant la nécessité de rétablir ce qui est considéré comme l’ordre public : une rue calme dévolue à la circulation ordinaire des honnêtes gens.

La dramatique de Philippe TANCELIN qui dénonce l’attitude des médias par rapport au mouvement des gilets jaunes rejoint ainsi les observations critiques faites par ACRIMED [37] quant à la singularité du traitement médiatique de ce mouvement, allant d’une « sympathie de façade initiale à l’hostilité et au mépris de classe à mesure que les mobilisations gagnaient en puissance » [38]. On y retrouve, souligne ACRIMED, les différents mécanismes de dénigrement des mouvements sociaux : rappels à l’ordre, parti-pris gouvernementaux et policiers, dénonciation à sens unique des violences des manifestants…

2/ La radiographie des plateaux-télé (Acte 4)

Dans l’Acte 4, la femme, gilet jaune, qui est sur le « plateau de la télé », se sent vite bâillonnée lors de la « cérémonie du journal »… Notons, au passage, la qualification du « JT » monté comme un spectacle qui est ici intéressante.

« La police de l’information était pressée d’en finir »… C’est dire combien le temps accordé aux contestataires de l’ordre établi est mesuré, compté et bref, et si « elle (= la femme gilet jaune) pouvait crier… on ne l’entendait plus»…

Philippe TANCELIN fait ici allusion au fait que, bien avant son arrivée sur le plateau, une forme de déterminisme social la précédait « dès sa venue au monde », la condamnant à n’être pas entendue, n’être pas écoutée, etc. Les gens humbles, pauvres, c’est bien connu, n’ont pas d’histoire propre et ne sont guère dignes d’attention ni encore moins d’intérêt…

III/ Une note d’espoir…

A/ Le passage du « moi » au « nous », de la solitude au collectif (Acte 3)

Dans l’Acte 3 des « In-vu(es) », la Voix de femme qui relate les tribulations de sa vie quotidienne confesse «… dans les premiers temps, on pense beaucoup au suicide », et elle en donne les raisons : «  C’est pas ça une vie, une vie ça prend la forme, le visage de celui, celle qu’on caresse, qu’on prend dans ses bras, …. Sans ça, tu longes le mur de la cité… tu remontes le chemin qui va de rien jusqu’à nulle part ou alors jusqu’au sens interdit aux sans tunes, sur la plus belle avenue du monde… ».

Ces “gilets jaunes”  sont les portes paroles des gilets jaunes du collectif callacois. Ils entendent bien poursuivre leurs actions durant les fêtes de fin d’année et jusqu’à obtention de leurs revendications.

Dans son ouvrage sur le suicide [39], DURKHEIM mit au jour, en 1897, la notion d’anomie, résultat de l’interaction entre l’état des personnes et une situation sociale caractérisée par la perte ou l’effacement des valeurs (morales, religieuses, civiques…) et le sentiment associé d’aliénation et d’irrésolution, chez certains individus, qui peuvent les pousser au suicide. Le recul des valeurs conduit à la destruction et à la diminution de l’ordre social : les lois et les règles ne peuvent plus garantir la régulation sociale. Cet état conduit l’individu à avoir peur et à être insatisfait, ce qui peut l’inciter au suicide. Pour DURKHEIM, en effet, « Une personne, ce n’est pas seulement un être qui se contient, c’est aussi un système d’idées, de sentiments, d’habitudes, de tendances, c’est une conscience qui a un contenu ; et l’on est d’autant plus une personne que ce contenu est plus riche en éléments » [40].

Ainsi dans l’allusion faite au suicide, la dramatique de TANCELIN renvoie inévitablement et implicitement à toutes ces composantes sociales et individuelles qui sont en interactions.

Mais, bien vite, la même Voix de femme ajoute, pour expliquer le renoncement et l’abandon de telles pulsions suicidaires, que « … si on n’y arrive pas (au suicide), c’est grâce à ce qui se passe sur les ronds-points entre nous, sinon y a longtemps que… ».

Le passage de la détresse, dans la solitude morale, à la protestation collective, d’essence sociale et politique – les rassemblements et protestations sur les ronds-points -, a un effet salvateur et permet la sortie de l’anomie qui, comme l’avait pointé Émile DURKHEIM, conduit souvent au suicide.

L’anomie qui peut être aussi désignée comme une « crise » n’est pas sans rappeler, au niveau de la société globale, le conflit, relevé par GRAMSCI, entre le « vieux » et le « neuf » et surtout la « crise » qui s’ensuit, avec sa cohorte de phénomènes morbides, lorsque le neuf ne peut pas encore naître. En effet, dans ses fameux Cahiers de prison [41], Antonio GRAMSCI a défini la « crise » par la célèbre citation : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés ».

Le passage du « je » au collectif, dans une fraternité retrouvée – à travers le mouvement des gilets jaunes – pourrait être le remède à tous ces maux… Et l’on rejoint ici la réflexion critique développée par Régis DEBRAY dans son très bel ouvrage Le moment fraternité [42], dans lequel il montre combien est important le passage du « je » au « nous » qui seul permet le vivre ensemble dans un nouvel espace social et politique sacralisé, mais dans une acception non religieuse.

B/ La prise de conscience de l’asservissement (Acte 2)

Le théâtre de rue montre (Acte 2), par la Voix de femme, que la soumission passe toujours par un apprentissage des gestes physiques qui la symbolisent pour la transmission des « bonnes manières », mais ce théâtre peut être aussi un révélateur des différents visages que peuvent revêtir les diverses formes d’asservissement. Les plus sournoises et redoutables sont les « forces obscures (qui) vous oppriment sauvagement, délicieusement… abstraites », comme celles du « Das Kapital Cac 40. »

Une telle prise de conscience peut conduire alors jusqu’à redonner vie à quelques figures historiques emblématiques de la contestation sociale et politique radicale.

C’est ainsi que le Récitant, en écho à la prise de conscience de la Voix de femme, évoque les figures de « Maïakovski, Che Guevara, Louise Michel » qui « ne sont pas morts » mais ont été « rencontrés » respectivement, le premier, « dans le métro de Los Angeles », le second « place de l’Etoile » et « la troisième dans une jungle en bord de mer ».

Rappelons, en effet, que le poète russe MAÏAKOVSKI (1893-1930), fut, entre 1923 et 1925, le chantre de la Révolution russe et l’un des promoteurs et propagateurs du futurisme ; l’argentin Ernesto GUEVARA, plus connu sous le nom de CHE GUEVARA (1928-1967), révolutionnaire marxiste-léniniste et internationaliste, homme politique d’Amérique latine et l’un des dirigeants de la révolution cubaine (janvier 1959) ; la française Clémence-Louise Michel dite Louise MICHEL (1830-1905) [43], institutrice, ardente militante anarchiste, franc-maçonne, aux idées féministes et l’une des figures majeures de la Commune de Paris [44].

La force et l’ampleur de la contestation sociale et politique des gilets jaunes est telle qu’elle redonne vie, ici, à ces grandes figures historiques du Panthéon de la Révolution et leur résurrection témoigne, en même temps, de l’actualité (ainsi CHE GUEVARA a été rencontré place de l’Etoile) et de la mise à l’ordre du jour d’un autre monde plus juste possible, bien que, comme il est dit par le Récitant, « la révolution prolétarienne permanente » ne soit invoquée que par quelques adeptes « nostalgiques ».

C/ Les forces de la vie et de demain (Acte 4)

1/ Les forces de la vie

L’Acte 4 se termine sur une note optimiste reposant sur les forces de la vie que sont « l’amour » – ce « levier du poème intégral » et « faculté naturelle contre mille entraves » -, mais aussi sur « l’effraction publique des couleurs de toutes les lignes de séparation entre les êtres », sur l’exaltation des « anticipations » libératrices, sur le constat de « l’histoire surprise » et bousculée par « la langue implacable de l’urgence ».

L’Acte 4 des « In-vu(es) » est ainsi un hymne à la vie, à l’amour à la libération.

Les « gilets jaunes » ont ainsi redécouvert la force de l’amour, de la fraternité qui libèrent des chaînes et des entraves. Ils ont ainsi bousculé l’histoire au nom de l’urgence née de la nécessité d’affirmer leur droit à une vie décente et digne.

2/ Demain ils seront là…

Brocardés comme « incultes, sans cohérence, sans organisation » les gilets jaunes sont ceux qui, au contraire, pour Philippe TANCELIN, n’ont pas voulu apprendre à se résigner à devoir vivre courbés ou à genoux.    

Non, ils ne veulent pas s’immoler ni être des victimes car ils n’ont pas renoncé à vivre debout !

Non, ils ne se sont pas « trompés de couleur sur la toile d’avenir »…

Oui, « demain », ils seront « tous là » sur le « rond-point d’Histoire».

Cette note d’ espoir sur laquelle s’achève la dramatique du poète-philosophe rejoint d’ailleurs certaines banderoles, affiches et inscriptions murales (voir ci-dessus) des “gilets jaunes” eux-mêmes qui n’hésitent pas à prophétiser qu’ils “triompheront”…

Paris, le 20 septembre 2019

Louis SAISI

Abréviations et sigles utilisés :

ACRIMED (Action-CRItique-MEDias) ;

GJ = Gilets jaunes ;

IFOP = Institut français d’opinion publique ;

ISF = Impôt sur la Fortune ;

JT = Journal télévisé ;

RIC = Référendum d’initiative citoyenne.

NOTES    

[1] Philippe TANCELIN : Couleur d’effraction, Ed. L’Harmattan, Paris, juillet 2019, 127 pages, cf. ce site : http://www.ideesaisies.org/couleur-deffract…-par-louis-saisi/.

Nous avons déjà rendu compte de la partie « Tribunes » de cet ouvrage qui ont été écrites de novembre 2018 à juin 2019 et avons fait accompagner nos commentaires d’une Notice biographique sur son auteur, cf. ce site : http://www.ideesaisies.org/couleur-deffract…-par-louis-saisi/

[2] Voir l’introduction au Ciné-Théâtre-Tract de rues, pp. 67-69.

[3] Voir « Les In-vu(es) », Dramatique en 4 actes pour deux voix, pp. 71-86.

[4] ALEXANDRE-GARNIER (Corinne), KELLER-PRIVAT (Isabelle) (sous la direction) : Migrations, exils, errances et écritures, Ed. Presses universitaires de Paris-Ouest, 2012 ; mise en ligne le 20 novembre 2014 (Publication sur Open Edition Books) ; voir notamment dans cet ouvrage la contribution de Jeanne LE GALLIC : « Le théâtre de l’immigration algérienne des années 1970 : un théâtre du “dire“ », notamment, pp. 101-114 ; voir aussi Neveux (Olivier), Théâtres en lutte, Le Théâtre militant en France des années 1960 à aujourd’hui, Paris, La Découverte, 2007.

[5] À l’origine, le théâtre de tréteaux est né sur les places publiques. Au Moyen Age, il s’agit d’un théâtre religieux, s’inscrivant dans les Mystères de la religion (catholique essentiellement), ou la représentation de scènes issues des écritures saintes. Ce n’est qu’à partir du XVIIème siècle qu’il s’affranchit de l’Église et devient un pur moment de divertissement. Au XIXème siècle, il se développe à l’occasion des foires, mais aussi sur le fameux Boulevard du Crime, surnommé ainsi en raison des nombreux faits divers, mais surtout des vols et des crimes qui étaient représentés chaque soir dans les mélodrames, comme on peut en voir une excellente illustration dans le célèbre film de Marcel Carné Les Enfants du Paradis (1945) qui a pour cadre le Théâtre des Funambules. Il s’agit, en fait, à Paris, du Boulevard du Temple où les spectacles y prenaient différentes formes, plus ou moins sophistiquée.

[6] Cette année, pour la 34e édition du Festival international des arts de la rue d’AURILLAC (Cantal), dix-huit compagnies officielles étaient présentes dans les rues de la ville du 21 au 24 août 2019. Si la majorité d’entre elles étaient originaires de France, d’autres compagnies venaient de pays voisins (Espagne ; Suisse ; Belgique), mais aussi de pays plus lointains comme la Corée du sud ou le Mexique. Dans le festival « Off », plus de 642 compagnies avaient manifesté leur volonté d’être présentes à Aurillac. Selon le directeur du Festival, « 10 % des compagnies de passages viennent d’Europe, d’Amérique du Sud, d’Asie et du Moyen-Orient ». Il considère ainsi que « C’est le symbole du rayonnement international du Festival d’Aurillac ».

[7] Ibid., p. 67.

[8] Ibid., p. 67.

[9] Ibid., p. 67.                                                                              

[10] TANCELIN (Philippe), CLANCY (Geneviève) : Les tiers idées, Ed. Hachette, collection « Dès à présent », Paris, 1977, 267 pages. Nous remercions ici chaleureusement Philippe TANCELIN de l’entretien qu’il nous a accordé sur l’écriture de cet ouvrage et de nous avoir permis aussi d’accéder à son ouvrage aussi rare que précieux dont une très heureuse réédition, très prochaine, est en cours.

[11] TANCELIN (Philippe), CLANCY (Geneviève) : Les tiers idées, op. cité, p. 210.

[12] TANCELIN, CLANCY, op. cité, p. 21.

[13] ESCAFRÉ-DUBLET (Angéline) : «  Les cultures immigrées sont-elles solubles dans les cultures populaires ? », Mouvements, 2009/1 (n° 57), pages 89 à 96.

[14] TANCELIN, CLANCY,  ibid. p. 221.

[15] LE GALLIC (Jeanne) : « L’immigration algérienne sur la scène théâtrale française (1972-1978) : d’une lutte postcoloniale à l’émergence d’une reconfiguration historique et temporelle », thèse de doctorat en Arts du spectacle, Université de Rennes 2, 2014.

[16] Philippe TANCELIN : Couleur d’effraction, Ed. L’Harmattan, Paris, juillet 2019, op.cit., p. 68.

[17] Ibid., p. 68.

[18] Ibid., p. 69.

[19] Ibid., p. 69.

[20] Ibid., p. 69.

[21] Ibid., p. 69.

[22] Ibid., p. 69

[23] Ibid., p. 69.

[24] Les termes utilisés pour caractériser la voix sont tantôt « voix » (par exemple « voix glaciale et dure »), tantôt ton (par exemple « ton distant »). Dans notre énumération nous avons choisi le terme « ton » pour caractériser la voix et nous avons féminisé entre parenthèses les adjectifs lorsque le suffixe dans la dramatique était « voix ».

[25] SONENSCHER (Michel)  : « Les sans-culottes de l’an II : repenser le langage du travail dans la France révolutionnaire », Annales, Année 1985 40-5, pp. 1087-1108.

[26] Écrit aussi parfois « Le Père Duchesne ».

[27] Sylvain MARECHAL : Le jugement dernier des Rois, prophétie en un acte, en prose, jouée au Théâtre de la République au mois Vendémiaire et jours suivants, An II de la République, Ed. Berg International, 22 octobre 2015, 47 pages.

[28] Cf. l’excellent ouvrage critique et décapant de Jean-Claude MARTIN : Démocratie, le nom volé d’une idée violée, Format Kindle, 1712 KB, nombre de pages de l’édition imprimée : 419.

[29] Voir la note de l’IFOP pour la Fondation Jean Jaurès : « Gilets jaunes : radiographie sociologique et culturelle d’un mouvement », par Jérôme FOURQUET, cf. Le Figaro, 23 janvier 2019 (voir http://www.ideesaisies.org/couleur-deffract…-par-louis-saisi/).

[30] L’on devrait dire plutôt « lutte supposée »…

[31] Ibid., p. 79.

[32] Qui, éminent homme politique et penseur anglais de son temps, tomba en disgrâce vers la fin de sa vie (1621).

[33] Le barbier de Séville ou la Précaution inutile, Acte II scène 8 ; BAZILE : « La calomnie, Monsieur! Vous ne savez guère ce que vous dédaignez ; j’ai vu les plus honnêtes gens près d’en être accablés. Croyez qu’il n’y a pas de plate méchanceté, pas d’horreurs, pas de conte absurde, qu’on ne fasse adopter aux oisifs d’une grande ville en s’y prenant bien : et nous avons ici des gens d’une adresse!… D’abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l’orage, pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano, vous le glisse en l’oreille adroitement. Le mal est fait ; il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando de bouche en bouche il va le diable ; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se dresser, siffler, s’enfler, grandir à vue d’œil ; elle s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait? ».

[34] LEIBNIZ (1646-1716) s’efforça, dans son œuvre imposante, de concilier l’omniscience, l’omnipotence et la bienveillance de Dieu avec l’existence du mal. Pour cela, il inventa, dans le cadre de la théodicée (terme qu’on lui doit), le concept de « meilleur des mondes possibles ».

[35] Voici un extrait du Chapitre 1 du Candide ou l’optimisme de Voltaire : “Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles.

Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes […] il fallait dire que tout est au mieux. ”

[36] Cf. ACRIMED, 25 mars 2019 : « Médias et violences policières : aux sources du « journalisme de préfecture » par Frédéric LEMAIRE et Pauline PERRENOT, https://www.acrimed.org/Medias-et-violences-policieres-aux-sources-du.

[37] ACRIMED (Action-CRItique-MEDias) est une association qui est née à la suite du mouvement social de 1995, dans la foulée de l’Appel à la solidarité avec les grévistes. Cette association s’est donnée comme mission d’être un observatoire des médias en se constituant comme un carrefour réunissant des journalistes, des salariés des médias, des chercheurs, des universitaires, des acteurs du mouvement social et des « usagers » des médias. Elle cherche à mettre en commun des savoirs professionnels, des savoirs théoriques et des savoirs militants au service d’une critique indépendante, radicale et intransigeante des médias.

[38] Ainsi le traitement médiatique de la journée de manifestations du 8 décembre 2018 fut très caractéristique de la manière dont les grands médias ont traité cette information. Les grands médias se firent largement l’écho de la discours alarmiste du gouvernement, prophétisant notamment que des manifestants allaient venir sur Paris « pour casser et pour tuer ». En amont de cette manifestation, l’on était en droit d’attendre un minimum de distance critique vis-à-vis de cette forme de propagande gouvernementale, anti gilets jaunes. A l’inverse, de nombreux médias l’ont cautionnée en participant ainsi, de concert avec les autorités publiques, au bruit et battage des sirènes anxiogène légitimant un arsenal de mesures de prévention sous la forme du déploiement d’un dispositif de répression sans précédent. ACRIMED a pu parler d’un « journalisme aux ordres qui était tout particulièrement à l’œuvre dans les émissions programmées la veille de la manifestation sur CNews et BFM-TV » (voir ACRIMED, 19 décembre 2018 : « Gilets jaunes : BFM-TV et CNews préparent le « siège » de Paris » par Frédéric Lemaire, Lucile Dumont).

[39] C’est Émile DURKHEIM, en effet, considéré comme le père de la sociologie française du XIXe siècle, qui introduisit la notion d’anomie dès 1893 dans sa thèse devenue son maître ouvrage De la division du travail social (cf. Éditions Quadrige/PUF, 2ème édition, Paris, juin 1991, 416 pages). Mais c’est surtout en 1897 qu’il fut amené à développer le concept d’anomie dans son remarquable livre sur Le Suicide (cf. Éditions Quadrige/PUF, Paris, 11ème édition, Paris, août 2002, 463 pages).

[40] DURKHEIM, L’éducation morale, collection Quadrige/PUF, Paris, 2012, 264 pages.

[41] Cahier 3, Éditions Gallimard.

[42] DEBRAY (Régis) : Le moment fraternité, Ed. Gallimard, Paris, 2009. Voir également Régis DEBRAY : conférence prononcée dans le cadre du 3ème colloque de psychologie et psychopathologie de l’enfant organisé par la Fédération française des psychologues et de psychologie. Le thème du colloque (8 au 10 octobre 2009) s’intitulait « Aux sources de la violence. De l’enfance à l’adolescence » (Bulletin de psychologie, 210/2, N° 506, pp. 143-148).

[43] Louise MICHEL reçut une bonne instruction et une éducation libérale, lisant Voltaire et Jean-Jacques Rousseau.

[44] Ce que l’on sait moins de Louise MICHEL c’est qu’elle entretint, de 1850 à 1879, une correspondance avec Victor HUGO auquel elle adressait régulièrement ses poèmes. Dès 1856, parallèlement à son activité littéraire et pédagogique, elle développa un engagement politique au contact de plusieurs personnalités du mouvement anarchiste du Paris des années 1860. C’est ainsi qu’elle collabora au Cri du peuple de Jules Vallès. En 1862, elle devint sociétaire de l’Union des poètes, et en 1869, elle fut secrétaire de la société démocratique de moralisation ayant pour but d’aider les ouvrières.

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