Régis DEBRAY : L’Europe Fantôme

par Louis SAISI

 

 

Dans une brochure de 45 pages, intitulée L’Europe Fantôme [1], Régis DEBRAY, dans le style incisif qui est le sien, nous invite, que nous soyons « europhiles ou europhobes », à ne pas négliger l’intérêt de « jeter un coup d’œil perspectif sur l’enjeu et l’objet même de (notre) croisade pour ou contre ? ».

Voilà qui résume bien sa démarche modeste et synthétique consistant à aller à l’essentiel. Il s’agit, en 45 pages, de jeter ce « coup d’œil » sur ce sujet qu’est l’Union européenne « pour mieux comprendre ce qui lui reste d’emprise sur les esprits ».  

Ce coup d’œil, Régis DEBRAY le porte lui-même dans le cadre de 10 paragraphes aux titres significatifs :

1/ Un credo laïque ; 2/ Un temps pour tout ; 3/ Une malfaçon originelle ; 4/ La grammaire fédérative ; 5/ Un véhicule sans moteur ; 6/ Le turn-over hégémonique ; 7/ Des avertissements pour mémoire ; 8/ L’ère post-européenne ; 9/ La défense européenne ; 10/ La confusion des sentiments.

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I/ LA RELIGION et LE FANTÔME de l’EUROPE

Pour DEBRAY, le terme « religion » (Régis DEBRAY : L’Europe fantôme, p. 2) est un « latinisme qui nous égare » (Ibid, p. 2) car, considère-t-il, la séparation des Églises et de l’Etat résultant de la loi du 9 décembre 1905 – « n’a pas sonné le glas des croyances et des créances.» (P. 2)

Ainsi il analyse les « grands mouvements visionnaires » (P. 2) – parmi lesquels il range le communisme, les nationalismes et les fascismes – comme des « religions séculières » (P. 2), bien qu’elles ne soient pas, ajoute-t-il, enregistrées au Bureau des cultes du Ministère de l’Intérieur.

Bien que plus discrètement et de manière moins sanglante, « l’européisme » (P. 2) – qu’il qualifie de « culte marial » (P. 2) avec, nous rappelle-t-il, dans l’Apocalypse de Saint-Jean (P.1), la femme qui apparut au ciel, entre le soleil et la lune et sa tête couronnée de douze étoiles (P. 1) – se manifeste de manière feutrée dans les cabinets ministériels, les rédactions, les Fondations et les instituts bancaires (P. 2).

Pour autant, il considère que la profession de foi en l’Europe, comme avenir des Français et dépassant leur patrie, relève du domaine des « mythes » en tant que, selon Paul VALERY, « les mythes sont les âmes de nos actions et de nos amours » et que, toujours selon le même, « Nous ne pouvons agir qu’en nous mouvant vers un fantôme. Nous ne pouvons aimer que ce que nous créons. » (P. 3)

Régis DEBRAY analyse l’européisme (P.4) comme un « culte civique faible » (P.4) mais qui n’est pas dépourvu de vitalité car constituant « le cœur d’une société sans cœur, l’esprit d’une époque sans esprit, le point d’honneur d’élites sociales sans honneur » (P.4)

Il s’agit d’un « mythe galvanisant, … (un) ersatz de messianisme auquel peuvent se rallier maints orphelins déçus (anciens maoïstes, communistes ou trotskistes) (qui) prend place, à sa façon, à son niveau, parmi les mesures de légitime défense que nous adoptons, sous le nom d’idéologie ou de religion, contre une réalité présente désespérément désobligeante, contrariante et même indéfendable. » (P.4)

Après avoir retracé le cheminement de l’idée fédéraliste européenne, de COUDENHOVE–KALLERGI et son mouvement paneuropéen, de Romain ROLLAND et la revue Europe, d’Aristide BRIAND et son plan d’Union fédérale européenne jusqu’à la CEE, DEBRAY note que s’« il était difficile de de ne pas être européen en 1925, ou en 1950 », « la question est de savoir pourquoi, à présent, il est devenu si facile de l’être aussi peu, ou plus du tout » (P. 8)

II/ LE PACTE DES DEMOCRATES CHRETIENS ET DES SOCIAUX-DEMOCRATES AU CŒUR DE LA FONDATION DE L’EUROPE ET SA MALFAÇON ORIGINELLE…

A/ L’Europe du Traité de Rome au confluent de deux courants 

DEBRAY rappelle que l’Europe du Traité de Rome de 1957 s’est faite au confluent de deux courants, l’un confessionnel, celui de la mouvance démocrate-chrétienne ; l’autre social-démocrate et laïque. Le premier, clérical, recherche la voie du Salut ; le second, anticlérical, est focalisé sur le triomphe de la Raison. Les deux considèrent que l’Avenir et le Bien sont liés.

La Trinité du « socialo » reposait sur le triptyque suivant : arbitrage, sécurité collective, désarmement.

Le « catho » voyait dans la construction de l’Europe le remembrement de la Chrétienté dans son berceau originel.

Mais les deux courants ne pesaient pas le même poids devant l’histoire et dans les cœurs : le courant chrétien avançait, porté par deux millénaires d’histoire et, malgré la déchristianisation, résistait mieux que le courant social-démocrate vieux seulement d’un siècle ou deux, comme dans la presse française La Croix s’est maintenue par rapport au Populaire qui a disparu (Note LS : Le Populaire, journal socialiste créé en 1916, qui sera l’organe de la SFIO, après le Congrès de Tours, a cessé sa publication en février 1970).

Très rapidement, comme le note R. DEBRAY :

« La gauche « socialiste », en France, avec le point de mire se substituant au socialisme que fut, dans les années 1980, « l’Europe sociale », a fini par faire sienne la loi du marché (privatisation des services publics, démantèlement de l’Etat-providence, dérégulation de l’économie) et à communier dans le dogme, peu socialiste, d’une concurrence libre et non faussée. La droite « nationale », de son côté, a fait le nécessaire pour hisser BERLIN sur le podium du chef d’orchestre, jusqu’à renier l’engagement qu’avaient pris les deux capitales de respecter l’égalité des représentations au Parlement et la parité des voix au Conseil. « Il faut une Europe forte pour contrôler l’Allemagne », murmure-t-on à Paris. « Il faut une Allemagne forte pour contrôler l’Europe », pense-t-on à Berlin mais sans le dire et avec plus de succès. » (DEBRAY, op. cit., p. 14)

B/ La prégnance de l’Économique, chape de plomb sur l’Europe

Mais après que « Le poétique (ait) fondu, mettant l’économique à nu » (Ibid, p.12), si « l’Europe réduite à ses astreintes budgétaires fait … (de plus en plus) grincer » (P. 12), cela n’altère pas la foi de ses partisans inconditionnels qui échafaudent sans cesse des « projets de refondation, relance ou nouveau départ. » (P.14)

Et DEBRAY de les inviter alors à « prendre quelque distance envers l’insoupçonnable légèreté de l’économisme et se demander si cette affaire n’avait pas été mal enclenchée, dès le départ, en dépit de la nature des choses, hypothèse qui rendait assez naturelle son autodestruction. » (P. 15)

Le médiologue estime que l’Union européenne souffre d’un « défaut d’inscription dans l’espace et dans le temps. » (P. 18)

Quant à l’Europe, pour DEBRAY, elle « reste un mot faible qui n’implique que faiblement ceux qui l’utilisent (un nom sans substitut commun possible, tel que pays, Etat, nation ou patrie), parce qu’elle ne suscite chez ses administrés aucun vibrato affectif, incolore et inodore parce que trop cérébrale. Bonne à concevoir plutôt qu’à sentir, à calculer plus qu’à imaginer, comme toute vue de l’esprit pauvrement musicale, la marotte des têtes pensantes contourne les cœurs simples.» (P. 18).

Et de clore son diagnostic par cette flèche terrible :

« George ORWELL ne supportait pas qu’un Anglais puisse écouter le GOD Save the King sans se mettre au garde-à-vous. Nous craindrions, nous, pour la santé mentale d’un passant se figeant sur le trottoir à l’écoute de L’Hymne à la joie. » (P.18)

III/ L’ENSEIGNEMENT HISTORIQUE DES FAITS D’UNIFICATION À TRAVERS LA LECTURE d’UNE « GRAMMAIRE FÉDÉRATIVE »

Tous les processus d’unification relèvent, selon R. DEBRAY, d’une « grammaire fédérative » dont, malgré les formes variables, les trois « invariants » (P. 18) sont les suivants : « un maître d’œuvre, un ennemi et un récit » (P.18), ou, en d’autres termes : « Un catalyseur, une frontière et une fable » (P. 18)

Une telle construction est donc affective. Elle renvoie à la nécessité d’une « frontière », avec « un dedans/dehors, dans un rapport d’opposition à une puissance étrangère, britannique, austro-hongroise ou française. Catalyseur renvoie à un agent historique, le Yankee industriel avec LINCOLN, la Maison de Savoie avec CAVOUR, la Prusse avec BISMARCK. Grand récit renvoie à une légende, une affabulation collective. Une géographie, une force armée, un imaginaire – tels sont les pieds de biche qui ouvrent la voie du pluriel au singulier, en pulvérisant « un luxe de végétation inutile » (qu’étaient les dynasties locales aux yeux du Chancelier de fer). L’Italia fara se est présomptueux si l’on pense aux secours étrangers dont l’Italie a pu bénéficier, étatiques ou personnels, mais non inexact au vu de l’autocréation, l’école et l’armée aidant, de patriotes italiens en quelques décennies, forts d’une langue vernaculaire, d’une cartographie assez simple et d’un fonds culturel commun (à MAZZINI comme à GARIBALDI), le tréfonds catholique. L’Italie a fait son unité en livrant une guerre d’indépendance contre Vienne, la Prusse contre les Habsbourg, et les premiers États-Unis contre la Couronne britannique. Exister, c’est se séparer, se poser, s’opposer et inclure : vérités de La Palice, peut-être, mais dont l’histoire de notre Union régionale ne constitue malheureusement pas l’exception confirmant la règle. Elle confirme a contrario le caractère indispensable de deux opérations : la fabrication et l’entretien d’un ennemi, car tout groupement est fils de la peur, encore plus que de la faim ; et la confection d’un mythe porteur ou d’une « fable d’identité (Carlo OSSOLA), car il n’est pas d’estime de soi sans un idéal du nous digne d’estime.» (Pp.19-20)

IV/ ADVERSITÉ – IDENTITÉ – VALEURS – DEFICIENCE D’IMAGINAIRE ET DE PROJECTION

DEBRAY met en avant la nécessité de l’adversité pour créer l’identité. De manière horizontale, les frontières et la délimitation dans l’espace cristallisent l’adversité voire l’altercation, antichambre de l’identité. Il note que l’adjectif « européen » renaît à Lépante, avec la victoire de la République de Venise sur les Turcs, et ensuite face à Staline. Si l’UE cherchait à vouloir être l’amie de tout le monde, ce serait « la sortie de l’Europe de l’histoire » (P. 21), sans que l’on puisse pour autant, selon lui, dire qu’elle n’y soit jamais rentrée n’ayant jamais eu à déployer son drapeau sur un champ de bataille. (P. 21)

Il note d’ailleurs que lorsque « l’Europe » rayonnait sur le monde, ce n’était pas sous la forme d’une Institution ou Confédération.

Mais aucun système bien délimité et bien fini ne peut se suffire à lui-même sans se transcender en s’identifiant à des valeurs propres. Or, pour DEBRAY, l’Union européenne se réclame de valeurs très générales qui sont celles de la Charte des Nations-Unies et de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme qui ne sont guère contraignantes.

L’Euroland a omis la dimension de l’imaginaire pour se projeter, se dépasser et se forger un esprit européen, trop occupé de s’attacher à des « réalités sonnantes et trébuchantes. » (P. 22)

S’appuyant sur la mise en garde de Paul VALERY – « Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas » ou « Il serait indigne de l’esprit européen de s’abandonner, même à la réalité » (P. 22) – DEBRAY estime qu’il n’y a « pas de communion sans fiction » (P. 22). Car « c’est la légende qui fait colle. Manifest Destiny des Américains, Tan-Xia des Chinois, Peuple élu en Israël. » (P. 22)

V/ LA VASSALISATION DE L’EUROPE A L’HÉGÉMONIE AMÉRICAINE

Où est aujourd’hui l’âme érasmienne de l’Europe dans laquelle, avant-guerre, avaient pu se retrouver Stéphan ZWEIG, Salvador de MADARIAGA, Romain ROLLAND ?

Elle a été détruite et remplacée, constate DEBRAY, par « une autre, technoïde et comptable, notre carburant d’aujourd’hui. » (P. 23)

A/ La vassalisation culturelle de l’Europe

Après la fin de la seconde guerre mondiale, on aurait pu attendre une Renaissance de l’Europe de ses cendres fumantes. Mais cette Renaissance n’a pas eu lieu car l’Amérique occupa la place :

« Le merveilleux industriel d’outre-Atlantique est venu occuper les quatre cinquièmes des écrans de cinéma, les deux-tiers des émissions musicales à la radio et des BD, la quasi-totalité des galeries d’art contemporain, les facultés des sciences et de philosophie, les jouets, les papilles et les magazines.» (Pp. 23-24)

Et, comme le souligne DEBRAY, cela ne fut pas sans conséquence sur le nouveau formatage de l’esprit européen :

« Quand le corps se métamorphose, avec ses sensations, ses goûts, ses rythmes, ses visuels et ses fringales, l’esprit aussi se modifie. » (P. 24)

B/ La vassalisation économique

Et le Plan MARSHALL ne tarda pas à diriger l’Europe en la transformant en un dominion des USA.

L’OTAN acheva la vassalisation de l’Europe.

C’est moins la « servilité » de l’Europe qui est en cause, selon DEBRAY, que son « inculturation » laquelle a permis à « l’extraterritorialité du droit américain (d’être) vécue comme naturelle » (P.25), ce qui permet de comprendre pourquoi « on accepte aussi facilement d’être taxé (acier et aluminium), racketté (les banques), écouté (la NSA), pris en otage (l’automobile allemande), commandé ou décommandé in extremis (militairement), soumis au chantage (nos entreprises en Iran), etc.» (P.25)

C/ La vassalisation linguistique

Le latin en lingua franca, langue des sciences théologiques de la Chrétienté médiévale a été remplacé, dans l’Europe postmoderne, par l’anglais qui est devenu « la langue des soi-disant sciences économiques » qualifiées par DEBRAY de « théologie sans Dieu ». Or, relève-t-il, après le Brexit, l’anglais n’est que la langue de 1% de la population européenne (Malte et l’Irlande), ce qui ne l’a pas empêché de devenir « la langue de travail, de communication et de programmation.» (P. 26)

Cette situation est d’autant plus alarmante que comme le souligne DEBRAY :

« … une langue véhiculaire est beaucoup plus qu’un moyen de transport en commun qu’on peut emprunter comme le métro ou le bus pour aller d’une idée à son signe. C’est une paire de lunettes qui formate les idées et colore le monde. On ne parle pas, on pense dans la langue que l’on parle, et en l’occurrence ce n’est pas, on s’en doute, celle de SHAKESPEARE, mais l’anglobal des enseignes, des pubs, des écrans.» (P. 26).

Il redoute et dénonce « une Europe monocorde où la circulation des esprits sera en raison inverse de celle des marchandises, et l’Université de chaque pays le copié-collé de sa voisine, mise au format métropolitain du graduate et postgraduate (frais d’inscription faramineux, découpage semestriel, système des crédits, etc.). » (P. 27)

VI/ LA CONFUSION ENTRE L’EUROPE ET L’OCCIDENT

Pour DEBRAY, comme pour VALERY avant lui, L’Europe est morte en 1945 quand naissait l’Occident.

Le premier rappelle le diagnostic et la prophétie de VALERY. En 1938 celui-ci diagnostiquait « l’Europe n’aura pas eu la politique de sa pensée ». Un peu plus tard, en 1945, un peu avant sa mort, il prophétisa : « l’Europe est finie ».

DEBRAY s’attache à désamorcer le paradoxe consistant à annoncer la mort de l’Europe (en 1945) avant sa naissance (1957)

A/ Le périmètre de l’Occident

En effet, pour DEBRAY, en 1945, « L’Europe finissait, et l’Occident commençait, chapeautant la première » (P. 28)

Car, relève-t-il, avec sa perspicacité habituelle :

« Ce ne serait ni le même périmètre, ni le même esprit. Cela n’allait plus « de l’Atlantique à l’Oural » ou de Brest à Saint-Pétersbourg – mais de Los Angeles à la ligne Oder-Neisse. Cela n’était plus l’aire où VIRGILE a été lu, et reste un vague souvenir, placée sous la triple égide d’Athènes, Jérusalem et Rome, avec le mare nostrum, la Méditerranée, au centre. Cela aura bientôt son « architecture de sécurité », le Traité de l’Atlantique nord, chaîne de commandement partant de et aboutissant à la Maison Blanche. Ce sera « le monde libre », l’Ouest face à l’Est (« The West and the rest », disent les mémos du State Department) qui fera que les exercices des armées françaises en France continuent encore aujourd’hui de se dérouler en anglais. » (Pp.28-29)  

B/ Le nouveau paradigme européen

1/ Une Europe réceptrice et non plus émettrice

Ainsi pour Régis DEBRAY, cette Europe est « Non plus source d’innovations, de modèles et de modes, comme l’avait été jusqu’alors la civilisation européenne, mais réceptacle, relais ou imitatrice » (P. 29)

2/ Le nouvel esprit européen

Et, poursuit DEBRAY :

« Quand d’exportateur, il est devenu importateur de clips, de philosophies, de musiques et de prothèses, l’Ancien Monde a dû troquer son esprit propre, consistant dans l’association, inédite de quatre facultés partout ailleurs incompatibles – « le sens critique, l’imagination, la confiance et le scepticisme », contre un autre esprit, associant, lui, God et le greenback, la prière et le fric. » (P. 29)

3/ L’analyse d’Emmanuel BERL : l’unification européenne contrecarrée par la distinction du spirituel et du temporel

DEBRAY convoque l’essayiste Emmanuel BERL qui rédigea une Histoire de l’Europe pour souligner le scepticisme de celui-ci au moment de la construction du Marché commun :

« On est tenté d’en conclure que l’Europe est en train de se faire. J’en suis moins sûr : il ne me semble pas que depuis quinze ans le sentiment européen ait gagné en puissance. Je n’oserais même pas affirmer qu’il n’ait pas perdu. » (P. 30)

Et l’historien de l’Europe d’ajouter :

« Entre les Allemands, les Espagnols, les Français, la fraternité n’est pas plus forte qu’en 1925. Je ne suis pas sûr qu’elle ne soit plus faible. » (p. 30).

Selon DEBRAY, Emmanuel BERL en attribuait la cause au fait que « le propre des Européens est de se refuser eux-mêmes à leur unification, comme ils ont toujours distingué le spirituel et le temporel, que l’Islam, Rome, la Russie et la Chine confondent. » (P. 30)

Prolongeant l’analyse de BERL, DEBRAY estime que la réticence des européens à confondre spirituel et temporel « est inscrite dans leur histoire et ce qu’elle a de plus précieux, la séparation entre l’esprit et la force. » (p. 30)

En effet, ajoute DEBRAY :

« Pour s’unifier, il faut un César ou un Pontife. Or un pouvoir politique trouvera toujours en face de lui des autorités morales indépendantes, et un magistère moral, des pouvoirs politiques rétifs. La synergie du spirituel et du temporel, qui assure la cohésion d’un corps politique, est effective en Russie et aux États-Unis, où le Temple et le Palais, le céleste et le terrestre font cause commune – avantage, ici, du césaro-papisme, et là, d’une théo-démocratie. La crosse et l’épée, chez nous, ne s’alignent pas l’une sur l’autre, et sacrifier cette miraculeuse incohérence à une cohésion artificielle n’eut sans doute pas été une bonne affaire. Ne forçons pas notre nature, nous ne ferions rien avec grâce.

« Ce n’est pas faute, pour nos penseurs, d’y avoir pensé, à cette unité fantomatique. Ni d’avoir thématisé, sondé, conceptualisé, ausculté « l’Europe unie » », avec une intarissable stérilité » (Pp. 30-31).

VII/ Le déplacement du centre de gravité de l’Europe et sa géographie élastique

A/ Le déplacement du centre de gravité

Depuis le milieu du 20ème siècle, avec le libérateur américain qui, avec ses GI, apporte le boogie-woogie sur notre sol et les vedettes hollywoodiennes sur nos écrans, l’Europe est dissoute dans l’occidentalité et son centre de gravité a franchi l’Atlantique. La recherche effrénée du nombre d’États partenaires pour faire sa force face aux « Grands » se transforme en une pesanteur de plus, alors que leur taille n’empêche pas de petits États d’occuper une place honorable dans le concert des nations, comme en témoignent, selon DEBRAY, SINGAPOUR, ISRAËL, le QATAR ou la SUISSE (Pp. 32-33).

B/ Le dépassement de l’Europe par le libre-échange mondial et les nouvelles alliances à l’échelle mondiale

Après la guerre froide, le libre-échange mondial remet en question les unions régionales, et les groupes industriels ou financiers sont « globaux » et leurs alliances se font à l’échelle du monde et non européenne. Ainsi le français RENAULT ne s’allie pas avec l’allemand MERCEDES, mais avec le japonais NISSAN (Pp. 33-34).

C/ La géographie élastique de l’Europe

DEBRAY, après tant d’autres, s’interroge sur les frontières de l’Europe : où commence-t-elle ? Où finit-elle : Bosphore, Laponie, Oural, Chypre ? (P. 34)

Pour DEBRAY, la réponse est évidente : « Cela dépend des intérêts et des longitudes. L’Europe-culture, l’Europe-territoire et l’Europe-institution ne se superposent pas, d’autant qu’en termes de mémoire et de mentalité, il faudrait parler des Europe – la catholique, la protestante et l’orthodoxe. La Méditerranéenne a d’autres plis et songes que l’Atlantique et la Balkanique. Il n’y a pas concordance entre les versants subjectifs et objectifs du prête-nom Europe – ce qui rend l’adhésion non vécue mais contrainte et polie. » (P. 34)

Il qualifie l’Union de « non-personne » qui « pèse de l’extérieur, sans habiter notre intérieur » (P. 34).

D/ Du projet à la réalisation d’une idée : les aléas de l’histoire : Moscovici au lieu d’Érasme

Si les hommes font l’histoire, ils ne savent pas l’histoire qu’ils font, constate R. DEBRAY.

Ainsi, nous rappelle-t-il que la trajectoire d’une idée-force échappe souvent, avec le temps, « à la déviation entre le but visé et le but atteint » (P. 35)

L’Europe n’a pas été épargnée par ce type d’« infortune » puisqu’au vingtième siècle, « on attendait ÉRASME » (P. 35), mais, note-t-il, « c’est M. MOSCOVICI qui est arrivé » (P. 35).

Dans le « répertoire militant », c’est le déferlement du culte de la « société civile », des « intérêts privés » opposés à l’Etat de plus en plus honni par les capitaines d’industrie et managers. La puissance publique est considérée comme nocive pour la liberté d’entreprendre. Les objets produits (ordi, smartphone et trottinettes électriques) courent plus vite que les idées, et le monde appartient à « ceux qui le représentent, et en ont les moyens techniques » (P. 35)

VIII/ La relance européenne autour du projet d’une armée européenne (IEI)

Il s’agit de l’Initiative européenne d’Intervention (IEI). En 2018 le Président français a relancé l’idée d’une Armée européenne. De manière assez surprenante, R. DEBRAY qualifie cette Initiative européenne d’Intervention de « louable »… A priori, et après sa critique perspicace de cette « Europe fantôme », on voit mal en quoi, une intégration encore plus grande dans le domaine de la défense serait pertinente et rendrait « louable »  l’initiative de notre Président, car elle n’est qu’un remake du mortifère projet, d’ailleurs mort-né, de CED de 1952, que DEBRAY rappelle justement lui-même… (P. 37)

Nonobstant sa posture initiale, a priori positive et conciliante, R. DEBRAY s’efforce néanmoins de montrer assez vite que ce projet d’armée commune européenne pose plus de questions qu’il ne résout le problème d’une défense commune européenne (Pp. 38-39).

Et tout d’abord, pour l’essayiste, un constat implacable : nombre d’États européens choisissent leurs équipements militaires, non en Europe mais aux États-Unis.

Ensuite, au niveau de l’organisation, une série de questions pratiques montrent que les choix sont loin d’être évidents : quelle sera la nationalité du Haut-commandement ? Quelle sera la langue parlée par les militaires, notamment au niveau des ordres transmis ? Combien de doigts appuieront sur le bouton nucléaire ? Comment sera définie la « ligne rouge » qui devra être franchie avant le déclenchement du feu nucléaire ?

Comment concilier la règle de l’unanimité pour la prise de décision en matière militaire et nucléaire avec la nécessité de réagir en quelques minutes avec un déploiement rapide et efficace des forces à engager dans le conflit ?

« Mais surtout, comment s’accorder sur une stratégie, un ciblage commun, une même évaluation des menaces ou, en d’autres termes, comment s’opérera la fusion des intérêts nationaux, des antagonismes historiques, des situations géographiques ? » (P. 39)

Pour le moment la défense européenne est sous le contrôle de l’OTAN, c’est-à-dire des États-Unis qui sont le plus gros pourvoyeur financier de l’Alliance en milliards d’euros (70% des frais de l’organisation) et qui montrent quelque agacement devant l’insuffisante participation européenne au budget de l’OTAN. La coexistence de deux systèmes de défense – l’un atlantique et sous l’hégémonie américaine dans le cadre de l’OTAN, et l’autre qui résulterait d’un système de défense intégré au niveau européen – ne manquerait pas de poser un problème de cohérence des deux systèmes et de doublons en termes de coûts et de dépenses publiques.

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La conclusion de Régis DEBRAY (Pp. 41-45) est sans appel : c’est la fuite en avant européiste avec un retour en arrière…

« La fuite en avant fédérale provoquant le retour en arrière féodal, avec la renaissance des duchés, comtés et petits royaumes d’antan ; l’Union qui morcelle en régions indépendantistes le Continent qu’elle devrait souder ; l’ensemble qui se démembre chaque fois que s’y ajoute un membre ; l’effacement des frontières débouchant sur l’érection de murs, le « progressiste » donneur de leçons faisant le jeu du « populiste » qu’il exècre, tout cela évoque HEGEL, « le destin, c’est soi-même comme ennemi » (P. 42).

Et encore, s’agissant du dogme du Marché et de l’extension indéfinie du domaine marchand :

« Accordons qu’il n’y a rien de gai à voir le Continent où fut inventé la politique, s’émasculer lui-même avec l’extension du domaine marchand à tous les aspects de la vie, la statistique en idole suprême. Il n’était pas dit qu’un projet de reclassement accélère un tel déclassement, industriel, culturel et moral » (P. 43)

Et DEBRAY oppose à cette Europe le modèle français qui, malgré ses inégalités croissantes, est encore capable d’avoir des « sursauts » provoqués par son « génie maison de type égalitaire et gilet jaune, et d’un reste appréciable de droits sociaux » (P. 44).

Et c’est d’ailleurs « vers lui, vers nous, que se dirigent les affamés d’Afrique et les massacrés du Moyen-Orient au péril de leur vie » (P. 44).

Louis SAISI

Paris, le 26 mai 2019

NOTE

[1] Régis DEBRAY : L’Europe Fantôme, Ed. Gallimard, février 2019, collection « Tracts », N° 1, 45 pages.

 

 

 

 

 

 

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